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j’ai tenu des visages entre les mains.
il a fallu supplier sans dire
comme subterfuge de lien
les caresser, les caresser, les endormir
banaliser le silence, les besoins
j’ai combattu courbée, contenue derrière les os
mes phrases condensées de parole invisible
il a fallu contrôler le mouvement
empêcher leurs jeux d’ombre (extrait)Musique : Thelonious Monk – Blue Monk
#LittéraTube #VidéoEcriture #poésie #écrire
micro journal 264-2022.04.24
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Un taxi dans la nuit de Beyrouth.
Taxi roule dans la nuit, le pays cavale en sens opposé. La vitre comme écran, lignées chaotiques d’immeubles jetées dans tes yeux. Traverser un monde connu reconnu, toujours surprenant. Tu te répètes, mon pays; comme un aveu sans faute. Filmer en silence, dans ton silence, dans les froufrous de l’air qui passe. Ne retenir que les bruits de fond d’une ville, Beyrouth vit quand le jour a cessé de l’agiter. Glissements de pneus; le mouvement se perçoit, sonore dans la nuit.
Tu filmes pour éviter les mots, ils anticipent, altèrent tes perceptions à trop tenter de les définir. Tu veux les sensations; toutes et brutes. Tu les veux sans transition, dans tes sens. Précipiter ton corps dans le giron du pays natal, comme on se presse contre les seins maternels sans savoir quel réconfort attendre.
Tu es montée en voiture. Au même instant, le chauffeur a laissé tomber sa cigarette par la fenêtre. Pointe de couleur fumante, elle s’éteindra seule au sol où crisse le caoutchouc qui s’y frotte déjà. L’odeur du tabac, matière qui garde possession de l’air, comme si le chauffeur fumait encore. Comme s’il n’allait jamais cesser de fumer. Elle t’a envahie de sa texture qui résiste, impossible de faire semblant, de colmater. L’odorat, le plus violent des sens. Tu n’as pas osé baisser la vitre pour respirer autre chose, le chauffeur s’étant plaint du durcissement du froid ces derniers jours.
— Bonsoir. Adonis, c’est ça? Ça caille trop, pauvres de nous.
Cherche-t-il à entamer la conversation ou à expliquer la capuche sur sa tête rabattue? Ces mots puis rien. Sa présence dans l’odeur en traine, le mouvement de sa tête, tapotement de la main sur le volant, rythme nerveux. La radio dégouline de mélodies circulaires; chansons orientales qu’on écoute depuis toujours, le classique populaire. Je suis au pays, je suis indéniablement d’ici quand ces chansons remontent du passé.
— La musique vous gêne ?
Ce seront les derniers mots du trajet. Sans comprendre ta voix intime puisqu’il change la radio de station sans attendre ta réponse. Sans se douter du bonheur doux qui te berçait à écouter Fairouz, chaleur diffuse au bassin. À chanter avec elle dans la surdité de ta bouche. Du rock à présent, comme réveil brutal du réel. La musique soudain t’indispose malgré ton amour du rock. Tu ne dis rien, te bouches l’ouïe avec la vue, avec le trop plein d’images qui poursuivent leur course, direction opposée à la vôtre. Scories de vies qui se raccrochent à ton âme en semblant ainsi te fuir.
Tu filmes, corps calé contre la portière de droite qui retient et déploie le pays morcelé. Ce Liban qui te retient, toi, bousculée d’amour, de paradoxes, tristesse, joie simple. Toi en désarroi ici, toujours. Ici c’est chez toi. Ici, c’est davantage qu’un lieu, toi avec ici, ce monstre hybride quitté, sans séparation possible.
également paru dans ici Beyrouth :
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écrire par peur d’oublier les mots #20.
j’ai peur d’un jour oublier les mots
ferais comment sans leur conversation
peur de voir basculer les mots
de perdre pied sans les bras de la langue
j’écris pour ne pas oublier
peur d’oublier le lien
j’écris pour l’oubli sans défense
les visages, je ne sais plus regarder
m’arrêter aux bouches, les gorges
humus des voix qui persistent
j’écris me répète pour ne pas oublier
décaler les images comme vent (extrait)
Musique : Bruno Letort ‘Visions du square bleu’ (1er mouvement)#LittéraTube #VidéoEcriture #poésie #écrire
micro journal 263-2022.04.17
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Pâques, odeurs de beurre et de fleur d’oranger.
À l’approche de Pâques, les femmes pensent maamouls. Les maisons sentent longtemps la semoule. La fleur d’oranger. La cuisson du sucre, l’odeur du bon gras.
Les feront-elles cette année? Combien, le kilo de pistaches? Les amandes. Les dattes, à la limite. Quoique, même les dattes. Et le beurre. Les feront-elles cette année ?– Je vise 200 pièces au minimum… ça part vite… faut avoir assez… les invités… pour nous… faut pas manquer… puis voilà c’est comme ça… mieux vaut faire plus que moins.
À l’approche de Pâques, les femmes se réunissent par groupes pour alléger la besogne. Et l’égayer. Parfois deux jours de travail par foyer: c’est long, fastidieux. Pâte et farce. Le plus long, rouler les boules à la bonne proportion. Les creuser, les fourrer à la main, l’une puis l’autre. Dans ce moule individuel en bois sculpté où la pâte se colle souvent. Ne pas les déchirer. Refermer, toujours sans trou. Puis taper énergiquement pour éjecter la pièce du moule avant la cuisson, sans l’écorcher. Les enfourner, les unes près des autres sur la plaque préalablement huilée. Et ce n’est pas tout. Chaque recette a son petit truc supplémentaire. Se retrouver à deux ou trois, pas plus: « On commence chez toi? Demain chez moi?Ça te va comme ça? »
La question: pistaches… noix… dattes… ou sans dattes… ou amandes… tu fais quoi, toi cette année? Elles finissent par faire et pistaches, et noix, et amandes et dattes.




À l’approche de Pâques, les femmes s’inquiètent des kilos.
– 200 calories pièce, tu imagines! Non, mais tu imagines!
– Non, tu es sûre, autant? Ah là, là!!! Toujours comme ça! Dès que c’est bon, faut que ça soit interdit, comme ça!!!
– Et encore, ce n’est pas qu’un seul jour, dis! Pas qu’un maamoul, quand t’y penses! Si ça durait qu’un jour, passe encore! On ferait régime le lendemain. Mais des semaines et des semaines de maamouls! Et on adore ça, dis! Avoue, quoi!
– Oui, je sais, je sais, c’est terrible! Affreux, tellement c’est bon! Et dans toutes les maisons! Y en a partout! Comme ça, sous nos nez! Et on ne peut même pas refuser! Ça ne se fait pas de refuser!
– Si on commençait un régime, comme ça, là, de suite. Comme ça au moins, c’est clair et radical! Qu’est-ce que t’en penses? Une bonne idée, non, comme ça?
– Ah non! Pas en période de fête! On le fera après, dis! Voilà! Comme tous les ans! Puis on sort du carême! On sort de la privation, dis!
– Oui, oui ! Allez c’est pas tous les jours Pâques! Tiens, moi je commence à préparer mes maamouls la semaine prochaine. Tu viens m’aider comme l’année dernière? Et après, on fait ça chez toi? Tu es d’accord pour que je commence cette année?À chaque fête de Pâques, les femmes font des maamouls. Et tous les ans, elles reparlent recettes. Remettent en question leur savoir-faire. Cherchent de nouvelles astuces. Goûtent les gâteaux des autres pour comparer. S’appellent pour des conseils. Commentent les résultats: farce, consistance, couleur, pâte, goût. Il y a toujours moyen d’améliorer ce qu’elles considèrent comme des œuvres. De perfectionner leur art.
À chaque visite, les maamouls se tendent. La période de Pâques est une gigantesque dégustation. De maison en maison, les papilles font claquer le goût. Les femmes s’inquiètent. Se réjouissent et s’inquiètent de tout: la prise de poids, le succès de leur recette, la mobilisation à la cuisine.
Le refont-elles cette année? Avec quels ingrédients, quel gaz?
Pour quel nous?également paru dans ici Beyrouth :
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parler comme écrire m’écrasait déjà.
tu as mis du temps à parler
parler comme écrire m’écrasait déjà
il m’a fallu apprendre
les mots
je me risque dans leurs nuances
j’efface, précise, renonce
décide des mots, comme geste de foi
leur justesse fonde ma sincérité
j’ai tardé à parler (extrait)musique : Rachmaninoff plays Elegie Op. 3 No. 1
LittéraTube #VidéoEcriture #poésie
micro journal 262-2022.04.12
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vertiges d’une révolution, pour quels vestiges aujourd’hui.
Mai 2022, comment penser nos élections sans se heurter à d’autres temps ? La révolution d’octobre 2019, sa vitalité en sourdine dans nos souffles encore, les soubresauts de l’espoir comme appel et foi. Le vote aujourd’hui, comment poser ce geste digne, noble, sans la gageure du neuf. Vigueur d’une promesse scandée dans les rues, dans nos vies, nos corps.
Octobre 2019. Tu dis quoi de cette révolution, maman ? Et toi khayé, mon frère ? Sur Facebook l’émotion d’un militaire qui pleure à l’hymne au pays, le visage des femmes. Transpiration de puissance collective. Ces moments du Liban, eux et moi à Paris. Instants sans chair, leurs journées sur mes écrans, comme fragments de réel.
Combien de jours ? Ils comptent, fierté ou argument, comme on déclame nos années de couple pour se rassurer sur le lien. Je n’ai que les écrans comme fantasmes des rues. Écrans en verve, pleins mots, cèdres émotions rouges ivresses d’horizon. Les vidéos tressautent, nerfs et joie, les vidéos bougent mais ne sont pas mouvement.
C’est compliqué, pourquoi ? de penser les odeurs, poussières et cris, le quotidien qui se précipite, les rires ; se cogner comme gamins. Il faudrait y être pour en être. Faire partie, douleur de toujours, être partie pour mieux faire partie ; revenir vérifier, tous les trois mois maintenant. Savoir sans mots que j’y suis, que j’en suis.
Vertige, le peuple dans les rues, peuple depuis quand ? Une chaîne humaine reliera le nord au sud, vertige ; ni image ni abstraction d’hommes que ces corps noués. Je me raccroche, de loin. Vertiges de larmes à tout coin d’écran parce que l’hymne national s’épand d’un instant ordinaire, parce que je vois l’union, parce que je ne sais pas penser.
Pourquoi c’est compliqué ? Sans avis, je ne veux pas d’opinion, mais oser l’abandon. Hommage au peuple, énergie de terre, mouvance qui tient. Du bout de ses doigts levés haut, il vocalise sa singulière opposition, arrête un pays que rien n’a jamais stoppé. Pourquoi ces larmes, je ne sais ressentir, ni joie ni douleur : mais hâte d’écrire, me résigner au flou, ma gravité, mon vertige de toujours.
Je demande. L’amie ne sait pas, sa seule certitude, plus rien ne sera comme avant. Plus jamais comme avant. J’entends l’amie de toujours me dire ce jamais et j’ai aussitôt peur qui troue, espoir fou et peur. J’entends ce plus rien ne sera plus jamais comme avant, ce plus rien qui tranche, aussitôt aspire le pays d’avant, l’enfance, plus rien ? Les années adolescentes, leurs douleurs et la grâce. Magnanimes portes ouvertes, la générosité humble. Les voisins qui s’interpellent d’un immeuble à l’autre, klaxons et chansons qui débordent et envahissent comme les insectes de nuit. Le linge qui danse sur les balcons.
Le trop de tout, tout en trop, plus rien comme avant ? Je tangue, farouche clivage. Nécessaire insurrection ; élastique nostalgie. Faut-il tout perdre de cet avant de mon pays d’avant et moi dedans, moi non plus. Famille jeux joie lumière d’orient ; plus rien rien plus rien ne sera comme avant… je ne pense plus, ça scande sous mes paupières, ribambelle de vers.
C’est compliqué, mais pourquoi ? Je lis les slogans, les visages sont mes ancres d’émotions. Je regarde l’entre-deux corps que tissent les corps du groupe, danses de rue et nourritures en partage, pyramides comme vaines élévations de cieux. Je regarde ce qui fait unité, séparation, s’il s’agit toujours de chercher sa place. Ce qu’on trouve parmi les lianes. Je vois des drapeaux partout, je lis les avis des uns des autres, je n’en sais pas davantage, tout émane de loin, tout m’écarte, tout sans cesse m’y ramène.
Je me rêve là-bas, d’autres y vont. Je ne prendrai pas l’avion pour retrouver les parents qui se languissent de moi, ni pour le plaisir d’une knéfé, d’un taboulé ; je n’arpenterai pas la mer ; je n’irai pas éprouver cet indéfinissable y être, en être, y être et trébucher d’amour pour ce pays, à tous pas. Je me rêve là-bas, foule rejointe, brouhaha exubérance, qu’importent les arguments et objections autres, la peur au ventre, ma peur d’une guerre, toujours cette peur quand. La guerre comme l’amour, il te suffit de les avoir vécus pour être à jamais hantée. Aller tenir une main, triturer des doigts inconnus, sentir la sueur dans ma paume, vivre la sueur d’autrui sur ma peau, me mélanger vertiges, me consoler dans ce flou. Il faudrait y être pour en être.
Compliqué d’être libanais ? Compliqué de ne pas l’être. Libanaise comme eux, dans la différence. Je pleure tous les jours, des larmes à la voix coupée, et ma honte de ces émotions indécentes, je n’y suis pas. Quel loin jamais mien ? Depuis les incendies des forêts, puis les esprits en flamme, le feu du peuple ; le Liban peuple ? Depuis toujours quel loin m’y colle.
En être sans y être, vertiges et fantômes. Soudain petite face à la terrible angoisse du retour d’avant, l’autre avant, celui des massacres sans visage.
Octobre 2019. Je pensais l’avant, sans pouvoir imaginer l’après, par manque d’imagination, de savoir politique. Sans me douter que l’après échappera à toute imagination, à tout discernement. Octobre 2019, comment penser l’après quand l’après est août 2020 et son après. L’effondrement depuis, absolu. Destruction jusqu’aux entrailles. J’assiste à l’après, notre maintenant. Plus horrifique que tous les avants. Aphasie, hébétude, comment survivre dans un réel qui fracasse jusqu’aux mots.
également paru dans ici Beyrouth :
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écrire la fatigue #19.
écrire la fatigue
les phrases qui boitent
mots dispersés
même parler pèse en bouche
muscle distrait
ma langue creusée d’obsessions modestes (extrait)#LittéraTube #VidéoEcriture #poésie #écrire
micro journal 261-2022.04.03
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téta concentre le Liban dans ses rides.
Tu y retournes tous les ans. Chaque voyage au Liban s’écrit dans cette visite. Une fois par an, comme anniversaire sans cérémonie. Dense de ces instants où téta seule existe dans ses rides qui affirment ; par sa respiration traînante qui concentre le monde, exhale le Liban.
Quand ta grand-mère ne parle pas, elle regarde le vide par-delà sa peau. Les sièges devenus informes, creux même occupés ; la petite table en bois de cèdre, désormais dégagée. Vase, fleurs, cendrier transparent, rien autour d’elle, rien n’accroche ses yeux délavés de la vie qui les emballait avant.
Regards sans intention, racornis par le temps. Par ces années qui finissent par dessécher l’homme. Elle pourrait maintenir les paupières fermées : dehors, comme dedans, même blanc. Tu ne vois plus la vie cligner aux mouvements de ses paupières, elles bougent oui, convulsions musculaires. Puis des mots lui viennent, qu’importe les idées, phrases construites, insensées. Elle parle toujours votre dialecte d’arabe, avec des lignes grammaticales, sans signification. À babiller, sans le lien qui sauve de l’inanité. Bavarde, elle si silencieuse autrefois. Elle n’arrête pas de dire, ne s’entend pas parler, sourde à tout, à elle. Milliers de mots à tes regards lancés. Tu scrutes ses lèvres pour recoudre ce qui pourrait l’être, rien ne se dresse. Mots renvoyés au sursis. Sans le support de la relation. Téta est seule avec ses mots.
Sur sa bouche, tu lis. Vocables, et c’est comme parcourir un dictionnaire, buter contre manuel de linguistique. Votre belle langue devenue lexique. Vous ne partagez plus d’histoire, téta est devenue Histoire. Relique, souvenir déjà, alors que ses jambes continuent à vivre. À exiger soin et présence. Ses bras, le ventre, dos. À exiger que l’amour se dise enfin. Toi, posée devant elle, comme siège ou table vide. Ou comme son cendrier propre depuis qu’elle a oublié qu’elle fumait. Depuis qu’elle certifie n’avoir jamais fumé (tu te retiens de lui rappeler les deux paquets par jour). Toi, vous, décor mouvant qui s’agite autour.
Un sourire parfois. Que transmet le sourire, la malice, sans la conscience ? Son visage anguleux. Son corps, enveloppe d’os. Dos replié vers l’avant, vaine tentative de se recroqueviller sur soi, sur ce passé et ses trainées d’images. Tu lui prêtes des intentions, elle se ramasse pour les retenir, tu te dis. Elle s’en fiche, le questionnement t’appartient. Dans vos échanges décalés, tu t’acharnes à retenir le temps, à éloigner la mort. Tu la veux grand-mère et te faire pardonner ta jeunesse. Incarner le fantasme des générations de femmes, rhizomes de communes histoires familiales. Vous seriez les extrémités vivantes de ce mirage. Tes gestes solitaires, complicité malgré elle. Elle s’emballe par instants, soubresauts organiques. Mutisme sinon. Immobilisme de l’absence. Une vieille qui a déserté son corps. Et s’en fiche. La tristesse, c’est votre histoire ratatinée. Téta, placidement terrifiante. Ta grand-mère vit dans ton âme, son esprit est dispersé.
Tu y retournes tous les ans. Tu prépares l’après, tu vous prives du présent. Tu prends beaucoup de photos. Tu n’as jamais eu autant de photos d’elle. Il me restera les photos, tu penses quand tu l’observes, comme un artiste son modèle. Que cherches-tu à attraper avec ces clichés d’où elle te fixera éternellement, sans sourire ? Elle ne sait pas que tu la photographies. Elle regarde l’objectif dont elle ignore la visée. Vacillante dans ce corps qui manque de tomber quand il cesse d’être contenu. Les mains posées sur les cuisses, paumes vers le plafond comme de supplier les cieux. Tu ne lui connais pas ce nouveau visage au menton pointu. Tendu vers tu ne sais quelle absence.
Tu échoues à voir la physionomie du présent. Dans ce combat occulte, c’est toujours le visage du passé qui impose ses traits. Tu t’agites seule dans tes moments de recueillement sur votre lien fuyant. Elle te regarde pourtant.
également paru dans ici Beyrouth :
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ton visage comme enfant s’étonne.
je te quitte toujours
ton visage comme enfant s’étonne,
demande où je pars
tu oublies, serrée en marge
je me retire incertaine
pousse mon corps vers l’autre pays
sans apaisement, figure laineuse
par quels choix inversés, avec sans toi
je quitte à tâtons
sommes-nous pacte d’amour absolu
qui j’aime moi, je te demande
comme on cajole les bébés (extrait)LittéraTube #VidéoEcriture #poésie
micro journal 260-2022.03.26
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quitter le pays, les couleurs de sa terre.
Tout contre le hublot, traînées de poussière humide. Éviter le pays qui repose comme corps en arrière-plan, éviter les contours du pays, la couleur de sa terre, ceinte de mer. Éviter de le regarder, sans arriver à lui tourner le dos.
Le capitaine se présente en arabe, anglais, français. Détails du vol, les mêmes, scandés sur différents tons selon la langue en usage. S’amuser à vérifier la conformité du message dans ces trois langues, les nuances du discours, aussitôt fière de les parler, de pouvoir se distraire au jeu des sept erreurs.
Après de longues rondes au sol, soudaine accélération de l’avion. Le cœur s’affole, sans peur. L’émotion part du ventre, comme si, en décollant, l’engin décrochait dans son essor, les organes. Son corps crie en silence l’étrangeté de se sentir brutalement (il faut toute cette violence pour décoller) arrachée à sa terre. À son pays. Elle ferme les yeux pour entendre parler son sang. Que ses muscles disent ce qu’elle n’arrive pas à penser, à éprouver.
Bulle d’irréalité que ce lieu clos et public. Les compagnons de route, des inconnus anonymes. À ses côtés, les deux sièges restés vides. Elle a regardé défiler les passagers, soulagée de les voir poursuivre leur chemin : enfants, parfums, embonpoints, hommes sentant le tabac froid… Soulagée, sans savoir que faire de ce silence pourtant espéré.
L’espace entre ciel et terre, marge de deux pays. Flotter ; seule, éphémère. Perdre un soupçon d’humanité. Elle ne dort pas, s’absente comme divisée d’elle. Elle ne pense pas, engourdie par le ronron des moteurs. Elle n’a pas de mot, ni une langue ni l’autre. Elle ne ressent pas, nuit portée au ventre. Elle n’écoute pas la gravité du moment, ce voyage. Tout somnole, comme de regarder un paysage ou un feu.

Voix du capitaine. L’avion se prépare à atterrir. Déjà ? Sa voix, la même qu’au décollage, comme l’écho halluciné du pays étendu de l’autre côté du hublot. Son pays, à présent quitté. Étreinte d’émotion. Retour au réel avec les trois langues qui défilent dans les haut-parleurs de l’avion. La joie, dans la voix du capitaine. Les précisions sur ce qui les attend à l’arrivée débitées scrupuleusement. Paris, un autre sol. Mais qu’est-ce qui t’attend, toi ? La vie à venir. Attacher sa ceinture. Bourdonnement, pression dans les oreilles. Et cette impression d’étouffer. Le corps prend le relai, comme au décollage, mais dans un mouvement qui chute. S’écrase. Elle fixe la terre qui se précipite vers eux, doigts enfoncés dans les accoudoirs. Paris, à toi Paris !
Pieds qui pointent le bout des baskets avant de se déposer. Visage tendu ; droite, gauche. Bras, jambes. L’autre bras suit le geste, entraîne poitrine, bassin. Des parcelles d’elle, dépliées. Elle sort de l’avion comme d’une membrane: l’existence passée. Elle n’est plus au Liban. Et déjà ce creux au centre, c’est tout blanc en elle, ouaté.
Premiers pas au sol, sensation de marcher sur la lune. Engourdissement. En elle ça vacille, tout d’elle titube tandis que ses jambes déroulent des actions ordinaires, ses muscles déploient des mouvements réflexes. Corps et esprit dérobés à la gravité. Elle sait que la terre est partout terre, que l’air autour est fait d’oxygène comme au Liban. Mais ses pieds prennent une autre consistance. Corps troué, sans densité. Cœur battant comme les secondes qui précèdent les rendez-vous.
Elle fixe le point le plus lointain devant, dans cet aéroport glacial, au nom humain. Charles. Ça pourrait être un oncle. Voiler son regard pour ne pas trahir son attente tandis que ses yeux balaient alentour, quête silencieuse de retrouvailles. Retrouvailles mais avec l’inconnu, sans s’étonner du paradoxe. Débarquer, portée par l’orgueil triomphal des conquérants. À toi Paris ! Elle voudrait le hurler. Applaudissements du monde, acclamations de l’univers. Neil Armstrong sur la lune. Ses premiers pas en terre inconnue. Elle a regardé des documentaires et comme par effet calque, tout de son corps y est. Mais personne pour ovationner sa descente. L’absence commence.
également paru dans ici Beyrouth :
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écrire Paul #18.
dire Paul
sa syllabe ronde
simplement le nommer
écrire sans distance
sortir du réel
Paul de présence pleine
écrire contenir son ombre
chercher les secrets de sa liberté
improviser sa puissance
écrire à cran, en bloc (extrait)Musique : Omar Yagoubi, Tristanon!, « piano jazz »
#LittéraTube #VidéoEcriture #poésie #écrire
micro journal 259-2022.03.17
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quand la pierre redevient pierre, Beyrouth.
La rue est bordée de murailles dentelées. Stalactites et stalagmites d’une grotte formée en peu de temps. Nature ne ferait pas plus beau que l’œuvre de ces hasards de balles et d’éclats de bombes. Une splendeur à escamoter les mots ; à glacer le sang, quand on sait. Beyrouth, spectre de pierres.
Les façades trouées tiennent vaillamment. Par endroits, le socle d’appui est si ténu qu’il semble attendre le prochain souffle (éternuement ou rire) pour s’écrouler. Il résiste. Miracle de béton.
Les appartements qu’elles abritaient ne sont plus qu’espaces vacants traversés de poussières et de regards fascinés. Monstres éventrés, steppes calcinées dont ne subsiste aucune odeur d’antan. Quatre à cinq étages dans chaque bâtiment. Seules quelques sculptures abstraites survivent au massacre. Combien de foyers pour cette seule rue ? Maintenant, personne.
De part et d’autre des trottoirs, des lignées de spectres -jadis immeubles, habitations ordinaires- se regardent aujourd’hui. Béants de répliques sans réponse, de brèches sans résolution. Trous sans transparence. Rien ne se voit de ces intérieurs désertés. Lieux ouverts voilant leurs entrailles derrière des murs en forme de squelettes meurtris, de colonnes tordues. Comme autant d’os aux articulations hasardeuses. Va-t-on assister à la capitulation définitive de ces fantômes aux couleurs identiques ?
Et la pierre redevenue pierre.
On scrute longuement.
On surprendra quelques traces de papiers peints aux fleurs brunies par le feu. Non par la chaleur du soleil, mais par le feu. On ne verra rien d’autre. Comme à travers ces rideaux de perles qui semblent montrer, mais ne donnent pas à voir. Le ciment martelé de ces bâtiments est devenu magma de joyaux minéraux monochromes, sombres. Sans transparence, sans musique. Le vent fait pourtant tinter les perles d’un rideau suspendu.
Cette rue, silence de cimetière. Ses tombes ne s’enfoncent pas dans la terre. Dressées de désespoir digne. Si la densité des âmes ensevelies donne son épaisseur aux cimetières, quels esprits flottent encore ici ?
également paru dans ici Beyrouth :
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elle a des griffes aux doigts, les mots.
il la gifle
taire ses lèvres de gamine en rage
elle riposte avec la ferveur des filles
l’envie de tuer avec les mains
bras de fer, défendre leur part
ils se disputent la naissance
même mère penchée vers leur bouche,
le souffle soyeux de son visage
elle écrit comme gifle rendue (extrait)micro journal 258-2022.03.13
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je vous écris myope.
je vous écris, humbles genoux
me prends à vos sens
ne reculez pas
vous m’êtes interdit
à votre œil, je me heurte
j’écris à votre secret
l’abstraction de votre corps
je ne le touche pas
vous écris, plie (extrait)micro journal 257-2022.03.12
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vous n’en parlez jamais.
vous n’en parlez jamais
lui dire je suis restée l’enfant
lui raconterai la guerre d’un enfant
boue en bouche, je lui dirai
une joue couvait le jeu, l’autre mangeait le réel
je lui dirai, j’ai commencé à écrire avec elle, la guerre
et le tremblement des limites
écrire enfant sans pages ni mots
écrire pour me fixer le vrai au corps
comme me coudre membre fantôme
racontez-moi la guerre,
sa voix basse comme main
on nous nomme, enfants de la guerre
comme honneur et je le reste
l’enfant de là-bas, ce passé-là
la guerre non temps, mais lieu agrippé aux pieds
l’enfant aujourd’hui, poignée d’anciennes syllabes
guerre comme haut ciel ne connaît pas sa fin
répète ses bruits
fracas de corps par morceaux
d’immeubles aux odeurs d’acier chaud
je lui dirai je vois encore ses images fourbues
comme affreux dessins, sans possible correction
nos voix biffées, lectures à reculons
lui raconter les années que je ne comprends pas
la guerre comme langue morte, qu’on ne parle plus
éclats de souvenirs pourtant oubliés
les confessions essoufflés, comme sommeil de souffrant
parlez-moi de la guerre, il me dit
la guerre, ma jeunesse improvisée
lui dire la peur partagée, nos émotions communes
que la joie est plus simple, en temps de guerre
le quotidien, ses miettes sacrées
mes folles envies d’exciter les hommes, les exciter à la folie
plus court le short, plus libre la poitrine
promesse de seins qui battent la vie
je lui dirai dans un effort studieux
que je suis l’enfant dès qu’il s’agit du pays
lui parler de ce lieu-là, l’enfance brûlée sur ma peau
me mettre par terre, lui parler à partir de là
écrire au sol, humus en bouche
faire pousser les mots du béton
les jeter aux nuages, comme nous tombaient les bombes
lui parler de honte, du flou de la honte
celle de ne pas savoir, ne plus discerner
flou du bien ou hantise du mal comme pierres mangées
le flou de l’Histoire et aujourd’hui, l’impossible récit
je lui dirai, je n’en parle pas
demandez aux autres, je suis un enfant.festival POEMA, pochette surprise :
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en marge du matin
soleil blanc comme lune
mes yeux, encre vieillie -
il sera ma peau.
il sera ma peau,
enveloppe de chaleur grasse
m’enroulera comme phrase
je le retiendrai en moi,
araignée qui fige le monde
petite œuvre (extrait)micro journal 256-2022.03.06
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écrire la douleur #17.
écrire la douleur, y creuser yeux et dents,
pour surprendre son langage
elle saisit nos gestes comme l’instinct
nous donne l’illusion de ressentir alors qu’emportés, en dehors
écrire, nos stylos seront aiguilles
leurs pointes, éclats
écrire la douleur
tourmenter les phrases
comme peau par les ongles s’arrache (extrait)micro journal 255-2022.03.01
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sommes-nous clous.
sommes-nous clous battus
par quelles mains obscures
nos têtes martelées en terre d’acier
pour quelles fautes, quel pardon
sommes-nous possédés,
coupables sans nuance (extrait)micro journal 254-2022.02.27
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ventres despotes d’amour.
lèvres lourdes de poésies
grasses de soupirs
nous chavirons comme herbes poussiéreuses
sommes-nous condamnés à suivre les nuits
l’absence
à estomper la plainte
avons-nous appris à survivre à l’amer (extrait)micro journal 253-2022.02.26
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je vous écris.
Monsieur le Président,
Je vous écris, geste ridicule. Je vous écris, comme désespoir se sait et reste. Ma main pathétique. Je vous écris, fou comme le réel. Ce Liban. Oui, ce pays à nouveau et l’intranquillité de toujours. Drame d’aujourd’hui. Écrire « drame » et chercher aussitôt synonyme plus radical qui rejoindrait la démence de ce réel. Dire l’apocalypse aujourd’hui. L’écrire, écrasée par la grandiloquence de ce mot, moi qui aime le langage humble mais ce n’est plus lieu d’esthétique, l’asphyxie est dans la chair, dans les os.
Je vous écris et c’est déjà vanité. Vous connaissez mieux que moi mon pays. J’ai cessé de le comprendre dans le confort d’ici, l’ai-je jamais compris ? Je l’ai quitté à 20 ans pour éviter ses opacités, l’ai-je jamais quitté ? Je ne comprends pas mon Liban. Idiote ou étrangère. Pour la première fois depuis l’exil, on m’appelle l’expat, la diaspora et je suis aussitôt écartée. En être, sans en être et souffrir à la folie, comme aimer.
Je vous écris, cri de foi, aussi incertain et inouï que la foi. Aussi extravagant que la langue. L’indicible, mots marteaux pour tailler ses ombres horrifiques. Certains moqueraient ma lettre, attendris ou méprisants comme devant les petits qui se raccrochent au Père Noël, les lettres qu’ils leur adresse. Oui je vous écris de cette place, de l’enfance jamais désavouée, notre part vitale. Je ne vous parlerai pas politique, ni sempiternelle complexité du Moyen-Orient. J’éviterai ces discours qui recouvrent le quotidien, somment de penser pour ne pas ressentir. Je vous écris pour donner à voir, par la puissance du verbe et son absolution. Parce qu’il s’agirait d’éprouver sans mot, poser pleines pupilles le quotidien de ces humains. Taire tout commentaire, toute analyse, pour regarder juste. S’arrêter devant ces instants vécus, les dérouler, ne pas détourner les yeux malgré la stupeur, le désarroi.
Quand je regarde, si je vois, j’implose. Esprit, corps explosés comme Beyrouth ce 4 août. Essence pulvérisée. Alors ils retentent de m’expliquer et je redeviens l’enfant que j’ai été dans les abris en temps de guerre, à guetter le sursaut des yeux des adultes pour à nouveau toucher le sens, le salut. Me laisser traverser par la grâce. Je l’ai retrouvée quand vous vous êtes rendus au Liban après le 4 août. Le fol enthousiasme que vous avez insufflé, l’Histoire pouvait reprendre, le récit retrouvait de nouvelles voies. Je me souviens des paroles de ma mère « Tu as un président magique, ma chérie. C’est vrai que tu es partie, mais quand on a eu notre catastrophe, ton président est venu nous rendre l’espoir ». Fière que sa fille soit française, parce que vous, son Président. D’être aujourd’hui félicitée par elle qui n’a jamais accepté mon exil, parce que vous avez pris cette parole, ces actes. Mais depuis ? Le 4 août enfoui sous le silence des Nations. Et plus tard, mes mots vers vous depuis longtemps seront retombés. Ni vous ni moi dans ce futur désignant notre responsabilité collective, d’avoir assisté sans assistance à l’atroce agonie de nos humains.
Vous connaissez mieux que moi les enjeux géopolitiques, les jeux internationaux, les stratégies imaginées ou effectives. Mais avez-vous au creux du ventre ces visions d’avant//maintenant ? Avez-vous dans la poitrine les souffles croisés de ces temporalités. Les bruits, avant//maintenant, ce que ça fait quand ça résonne dans le corps, éclate dans le sang ? Je ne comprends pas mon pays natal mais j’en garde images, odeurs, sons… et je vacille dans l’avant//maintenant. Et l’après ? Demain ? Panique d’impuissance. Me retourner vers vous, geste naïf, sans attente précise mais comme l’appel ultime, l’espérance malgré tout parce qu’il est impossible de penser l’après qui se profile.
Si l’humanité en 2022 n’est pas aussi monde de droits et de dignité humaine, à quoi aurait servi l’évolution ? Nos inventions prodigieuses ? Peut-on laisser mourir un peuple de faim, mourir de honte, mourir sans soins, mourir suicidé, mourir de larmes, mourir de deuil, mourir d’injustice, mourir d’impuissance, mourir d’arrachement, mourir de solitude. Mourir à compte-gouttes comme tortures banalisées, lente mort des condamnés. Mais condamnés par quelles lois ?
Parce que j’ai appris la nécessité des lois dans le pays d’où je vous écris. Je vous écris entre deux pays, avec mon illusion de dignité, je ne subis pas leur quotidien. Mais comment rester digne si je regarde pétrifiée l’effondrement des miens. Je vous écris avec l’idiote fierté d’avoir un jour choisi d’être Française, sans cesser de me vivre aussi Libanaise, comme possession à mon insu. Comment rester fière quand mes miens sont humiliés, sans réaction possible. Je vous écris au nom de valeurs partagées que j’ai intégrées en devenant Française. Je vous écris pour avoir goûté en France à la douce ivresse de la sécurité. L’état, les institutions, les droits mais aussi les devoirs.
J’ai pleuré le jour de ma naturalisation, les mots qui ont porté le document officiel jusqu’à moi avaient la densité des promesses qui seront tenues, ici. Droits, devoirs, civisme. Pleuré de gratitude, pleuré d’avoir des droits, des devoirs. Du contraste entre mes deux pays, de ce que nos jeunes ne connaîtront pas, pour être nés de l’autre côté de la mer. Aujourd’hui les larmes sont de pierre, d’acier. J’aurais honte de pleurer, honte de cette eau sur les joues, ce sel qui réconforte. Je n’ai pas le droit à la mélancolie. Nous sommes au-delà de la tristesse, de la colère, de toute émotion qui trouverait étiquette. Je les retiens toutes ; ne pas vaciller, serrer les dents et écouter. Aujourd’hui, je regarde sans arriver à joindre le visible à l’assimilation de ce visible.
Demander de l’aide ne nous pose pas en victimes, mais devant la seule réalité irréfutable, notre abjecte impuissance sans le secours extérieur aujourd’hui. Demander de l’aide ne dénonce pas de coupables. Oui nous sommes aussi responsables, et surtout de nos élus comme vous aviez répondu. Tous responsables. Je vous écris, geste fou, main puérile. M’insurge contre tous discours qui désignent tel ou tel pays de notre malheur, s’il ne nous joint pas aux assises. Nous sommes responsables mais de quoi serions-nous autant coupables ? Le châtiment est féroce, je vous écris, vous implore de regarder. De revenir nous rendre l’espoir. La dignité.
La mise en actes est aujourd’hui urgente, nous n’avons plus d’espace pour les qualificatifs, les spéculations. Mon peuple se meurt de la pire des morts, l’anéantissement ordinaire.
Monsieur le Président, je vous remercie de me lire.
également paru dans ici Beyrouth :
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l’enfant que je n’ai pas eue
De ses mains impuissantes à exorciser le mal, elle me désigne le lieu du dos, ici, c’est ici. Douleur de ce qui se casse, l’emprise des maladies sans contagion mais je souffre de seulement la toucher comme par contamination électrique. Bruissement de mon amour, petite éternité.
Ce n’est pas de ma faute si j’ai mal. Ma mère, comme l’enfant que je n’ai pas eue. M’implore de ses yeux sans demande, regard étiré d’inquiétude, si grande que vague. Pardon de souffrir … Ma mère s’excuse de souffrir comme l’on porte nos vies, coupables imaginaires. Avec son corps, ce vivant friable, comme proie à ses côtés. Je hais me plaindre, j’ai mal. La douleur est attente, pulsions de nerfs. Spontanée sans naturel, la sensation mordante revient, réglée, fidèle. On voudrait perdre, se tromper. Son retour comme cycle, triste diapason au rythme serré du sang. On la guette, on la verrait, l’immatérielle, tranchante comme signes sans adresse.
Corps serré dans le visage aux joues prunes, yeux qui fixent comme pour contrôler le diable, la douleur est obsession simple, fatigue de matière rigide. Ce n’est pas de ma faute, je ne fais pas exprès. Ma mère comme l’enfant que je n’aurai pas. Sa douleur focalise ma peau, sursauts d’étincelles noires. Je suis incapable d’aide, présence essoufflée de tendresse vaine. Apprendre le désarroi, rêche sans l’ombre des mots. Le corps par morceaux, n’a de repos que somnolence sans détente. Ma mère se raccroche, majestueuse de solitude, de fragilité.
Ici, c’est ici et elle prend ma main pour la guider, comme si de palper les os à leurs endroits précis me permettrait de comprendre sa souffrance, comme de caresser un chat pour créer le lien.
La douleur est rage involontaire, elle plie la parole comme saison oubliée. Tranche le réel, montage factice d’humanité absurde. De terre futile. Le récit se crispe dans les bras, opaque de bouche close. Je ne dirai plus, me plains pas.
Maman balbutie sa douleur chaude, ma présence à ses côtés, paupières de paralysie grise. Lien catapulté, comme voix de mélancolie. Il suffit de regarder ses yeux pour voir immobilisés les pleurs d’autres drames. Le dos, les os, la jambe… le mal tournoie, fuit le cœur dans des recoins épuisés.
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Ton père a froid.
Ton père a froid La voix de ma mère murmure, simple, familière. Se mêle aux paroles du prêtre. À la messe, je suis l’enfant perdue dans les langues sages, j’écoute pour ne pas ressentir, engourdie de flottement sonore, prétexte à rêverie sérieuse. Je t’ai touché après une vie à éviter la présence. J’ai caressé ton front, ta joue. L’amour de ma main sur ta peau. Oser ton visage endormi. Garder de toi l’image de ta peau gelée sous mes doigts inutiles, tu ne les sentiras pas. Ton père a froid, elle répète. Je n’ai pas répondu. Mon père est froid, il est glacé. (extrait)
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ton père a froid
Ton père a froid
La voix de ma mère murmure, simple, familière. Se mêle aux paroles du prêtre. À la messe, je suis l’enfant perdue dans les langues sages, j’écoute pour ne pas ressentir, engourdie de flottement sonore, prétexte à rêverie sérieuse.
Je t’ai touché après une vie à éviter la présence. J’ai caressé ton front, ta joue. L’amour de ma main sur ta peau. Oser ton visage endormi. Garder de toi l’image de ta peau gelée sous mes doigts inutiles, tu ne les sentiras pas.
Ton père a froid, elle répète. Je n’ai pas répondu. Mon père est froid, il est glacé. Je n’ai pas corrigé. Mais les mains de ma mère se raccrochent au bois pour éviter à son corps de tomber, comme glisserait du banc un vêtement léger. Je prends sa main froide, je peux réchauffer son sang. Ses doigts entre les miens ne se résignent pas, tiède vie lui revient à nouveau. Je me colle à ses côtes de perte. Qui pour réconforter l’autre du vide ?
Ton père a froid, par quelle fatigue ses mots agissent d’autres réels : mon père comme nu, il suffirait d’une laine. Mon père-âme dans son corps devenu forme longue, comme l’élan. Matière d’âme que sa chair nouvelle.
Autel de fleurs blanches ; ne pas voir les lèvres du prêtre, les phrases sans lèvres comme bercements de musique. Mêmes corbeilles blanches des cérémonies obscurcies de douleurs. L’humain se répète, habille ses rites de gestes minéraux. Les mêmes, nous sommes aussi nos mêmes.
Le froid de ton front. Peut-on se liquéfier de froid ? Je fonds à mes pieds, entière. Parce que c’est toi. Terribles mouvements que ces bouts de moi qui partent avec toi.
Est-ce que je suis capable d’amour ? Mes bras empêchés, l’immobilité tristesse.
Il a froid, pudique rythme que les mots de ma mère contre l’absence qui s’installe dans le corps enfermé à sa droite, témoin silencieux de sa dernière messe. Il a froid. Elle sait, 65 ans d’existence commune. Elle fixe le prêtre et le redit bouche immobile, comme indication secrète à transmettre sous des yeux ennemis.
a, est, froid. Passage d’être, comme écriture et légende. Je connaissais ce froid sans secours, images rassemblées entre récits et savoir.
Ton corps sera le premier à me dire la mort de face, me pétrifiant avec toi, de ce froid touché. M’éduquer à mourir, comme tu m’as donnée à la vie.
Mon père statue, en être à jamais saisie.également paru dans ici Beyrouth :
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je serai la rime qui agace.
je m’étourdirai de lui
son rire inattendu
promesse
je tournerai autour, comme vertige d’escalier
il sera ma fatigue sans raison
mon calme brun
je parlerai à son absence (extrait)micro journal 252-2022.02.07
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il sera mon idée de l’amour.
on sera montée de longs matins
j’inventerai sa peau à toucher
contre moi, pourtant loin
il sera mon trouble, corps décalé
sang se hâte
il sera mon idée de l’amour
comme récit, je le dirai
éviter vivre, il sera le détour (extrait)micro journal 251-2022.01.31
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j’abuse de mots goudronnés – petits fantômes #10.
et tu reviens, te répètes
dans toujours ma main
ton poids de rien retient mes doigts
battre cœur, je ne t’ai pas entendu
la chaleur du sang dans ma main
je ne t’ai pas retenu
le sang est feu (extrait)#LittéraTube #VidéoEcriture #poésie
micro journal 250-2022.01.21
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il aurait fallu te faire araignée.
il aurait fallu ne pas te chercher sur leurs visages
ne pas te figer de regards
il aurait fallu choyer le lien comme sommeil quotidien
corps proches, sans trop, mais rester
te tenir immobile, attendre
comme poussent herbes malgré l’asphalte
ne pas quitter
aurait fallu
ne pas faire l’exilée l’étrangère l’expatriée fille de diaspora
l’enfant prodigue, de toi (extrait)
texte et vidéo : Gracia Bejjani
musique : Stewen Corvezmicro journal 249-2022.01.16
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ta voix, visage de pierres muettes.
ta voix, ma douleur
ta voix est visage de pierres muettes
mon corps te répète,
on vit à deux dans mes veines
toi, moi, le monde
eux dans mes cellules de colère
veille désarticulée
aimer serait prière brutale de larmes (extrait)micro journal 248-2022.01.09
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lui dire l’oubli.
vous n’en parlez jamais
votre maison reculée,
étrangère de silence
le souffle de son ventre
sans vous aux portes des chambres,
d’autres mondes
lui dire l’oubli, j’ai oublié mes formes
perdu l’espace de mes yeux indécis (extrait)micro journal 247-2022.01.07
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écrire par terre #16.
écrire, piétiner la langue
la mettre en pièces
écrire par terre pour déterrer le sens
arracher les mots à la gravité
s’éparpiller comme pensées éclatées
écrire serait tomber par morceaux comme en automne
illisible parfois, nébuleux (extrait)LittéraTube #VidéoEcriture #poésie
micro journal 246-2022.01.01
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oreilles plus hautes que crânes.
vivre à visage détourné, on le sait
prisonniers de dénis immémoriaux
on n’appartient plus
sauvages fragiles de villes obsédées
on retourne
marcher sur nos terres passées
leur lumière assomme nos yeux (extrait)micro journal 245-2021.12.31
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quand ton histoire te précède.
nos visages, comme murs meurtris
sourires vitrés sur secrets inutiles
nos corps traversés de vide
dehors comme dedans, nous ne sommes contenus
nos identités traînent aux seuils (extrait)micro journal 244-2021.12.28
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portraits vivants • pascal perrot – écrire les murs 4/4
« Improezigraff », je me suis rendu compte après coup que j’étais, à ma connaissance, le seul à faire ça… à la fois de l’impro, de la poésie et du graff.
rencontre avec… pascal perrot autour de l’écriture, épisode 4/4
LittéraTube #VidéoEcriture #portraitportrait
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portraits vivants • pascal perrot – écrire les murs 3/4
« On sous-estime parfois la résistance de la matière. Au début je paniquais quand une craie cassait, puis j’ai compris qu’il y a toujours un moment où la craie casse. Je ramasse les morceaux maintenant, je reprends et avec les bouts de craie, je continue à écrire. »
rencontre avec… pascal perrot autour de l’écriture, épisode 3/4
LittéraTube #VidéoEcriture #portraitportrait
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portraits vivants • pascal perrot – écrire les murs 2/4
« Ça ne se fait pas à votre âge d’écrire sur les murs »… »
rencontre avec… pascal perrot autour de l’écriture, épisode 2/4
LittéraTube #VidéoEcriture #portraitportrait
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portraits vivants • pascal perrot – écrire les murs 1/4
« Cinq minutes avant, j’ignore totalement ce que je vais écrire, c’est souvent le mur qui m’appelle… »
rencontre avec… pascal perrot autour de l’écriture, épisode 1/4
LittéraTube #VidéoEcriture #portraitportrait
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me dire que je n’arrive pas nue.
terre mer, même surgissement
mêmes nuages comme pierres de feu
même sentiment vague
frappe en moi, à l’approche du sol
mêmes torrents de lumière précèdent les yeux
je reviens froissée d’images
mêmes immeubles se précisent,
debout comme troncs coupés (extrait)micro journal 243-2021.12.25
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il sera mon seuil, ma fuite.
il me sera lieu
je me tairai dans son silence
il écoutera ma langue familière
sans comprendre, il sera pris
le silence à ses côtés, comme destination immobile
près de lui, je connaîtrai le temps
ses secondes verticales
le temps, dans l’ampleur de ce silence (extrait)micro journal 242-2021.12.23
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1. 2. 3. terre.
1. 2. 3. terre
tu veux arrêter le monde, pieds d’enfants
poser tes os au sol, comme armes vides
bras immobilisés, 1. 2. 3.
comme s’il suffisait de s’arrêter pour stopper la vie
ta peau traversée de sermons, ta peau fatigue (extrait)micro journal 241-2021.12.19
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nos vies d’instants froissés.
ni la vie ni la mort
comme lignes d’alphabet
la langue est étroite,
ses mots suspendus me regardent
syllabes pauvres
je capitule, geste de poignet clos
de ciel tombé à terre
tes yeux comme chaise vide (extrait)micro journal 240-2021.12.18










