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j’ai des yeux de voix perdues.
vivre comme s’entête le végétal
ma part d’herbe ou de racines
tête basse de larmes je m’obstine
écoute rouler pêle-mêle d’anciennes images
désordre d’envies entre les mâchoires (extrait)#LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire
micro journal 285-2022.10.08
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des nuits de mains rapprochées par la peur.
je lui parlerai du recueillement derrière les murs
comme s’il suffisait de faire masse pour éloigner les bombes
avec nos corps fervents, enfants comme adultes
lui dirai le doux bonheur de se sentir appartenir
fidélité tribale qui vous colle à vie
n’a-t-on pas prêté serment à notre insu,
dans des nuits de mains rapprochées par la peur, de doigts noués (extrait)#LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire
micro journal 284-2022.10.05
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votre silence gante ma bouche.
vous le savez
votre langue fourche quand vous êtes ému
le passé déborde
vous crispez les mots
le pied bat, farouche solitaire
votre œil de côté
toute rencontre est risque
je vous aime d’amour désuet (extrait)#LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire
micro journal 283-2022.09.25
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j’ai appris à parler sur tes lèvres maman.
J’ai appris à aimer contre ta peau, d’amour incarné. Il y a peu de temps encore, tu me caressais les joues ; ta main, peau de mon visage maintenant, empreinte comme avant et à vie.
Ton crédo, c’est fait avec amour. Ton mystère, que tout geste soit portée d’amour, hacher le persil du taboulé, essuyer la poussière d’un meuble ou arroser tes plantes, transformant simple balcon en luxuriante forêt, lumineuse parmi les klaxons de la ville.
C’est fait avec amour, tu m’as appris que tout acte de création n’est que vaine reproduction s’il lui manque une part de nous, le risque de soi. Que créer commence dans la matière, sublimer le banal, le quotidien. De mouvements nobles et humbles, habiter la vie.
S’il fallait définir l’amour, je parlerais de ton naturel à sacraliser l’ordinaire, à investir d’une même vitalité tous les aspects de la vie, dans un geste qui élève au lieu de juger. Le sacré comme amour, ton amour en parole et actions, ton grand « oui » aux paradoxes de la vie.
J’ai appris à parler sur tes lèvres, à chercher le sens. À nuancer, à chanter faux aussi mais juste cœur et plein corps de cette joie que je trouvais dans ton rire, dans ton courage, fort et doux. Vivre les épreuves comme des occasions pour avancer meilleurs. Se dresser, foncer avec audace. Écrire est devenu mon geste, je te le dois. Je n’ai pas cessé de t’écrire. T’écrire encore aujourd’hui pour tenir ta main, te bercer de voix dans les nuits que je ne connais pas. T’écrire, poursuivre la conversation de toujours, revoir tes yeux écouter avec ce gai sérieux que tu mets en tout acte.
Tu m’as appris, sois humaine surtout. Tu m’as appris en étant toi. Ta discrète générosité, mais surtout plus puissant don de soi. Il y a quelque temps encore tu me disais être ton soutien, ton socle alors que tu m’es terre qui permet de tenir debout, terre et sa gravité, l’assurance de l’accueil à chaque retour.
Aujourd’hui tu m’apprends la douleur absolue, l’au-delà des larmes. Je ne connais pas de bras comme les tiens, larges, sans limites. Tes bras contenants, douceur qui enveloppe. Seule toi peux me consoler de ta perte, comment faire sans ton corps en vie, ta protection joueuse ? Seuls tes bras me consoleraient de ton départ, ton étreinte manque.
Survivre à ton absence ? Tu me l’as fait promettre. Avec courage et joie, tu as dit. Si tu m’aimes, tu as ajouté. Je survis oui je te l’ai promis, vivre est une autre histoire.
Partout l’implacable membre fantôme. Comme ce réflexe idiot que j’ai encore de regarder le balcon de la rue, te chercher toi au balcon, guetter tes signes : bénédiction, discrète plaisanterie ou au revoir… Ton visage au-dessus de la rambarde blanche, tes boucles brunes et la bouche qui sourit ou se referme quand je repars en France. J’ai toujours ce regard vers toi, entre les plantes de ta jungle citadine. Ce dernier geste que je rends avec ma main qui se lève penaude de te quitter, mon élan de pudique amour.
Je ne sais pas compter ce temps, ce hiatus où je réajuste : tu n’es pas au balcon, tu ne peux pas, ne le sera plus jamais. Ni temps ni lieu, ce tremblement entre l’avant et le présent. Tu ne m’attendras plus, ne me feras plus ce signe qui crée le départ et sa dimension dramatique. Tu ne te tiendras plus sur ce vertigineux seuil qu’est le balcon, tu ne me signifieras plus ta présence ni mes départs, je ne te quitterai plus.
Tu disais, on n’emporte rien avec soi, on part vidé, vide. Que dire de cette part de moi emportée avec toi. Tu ne pars pas vide maman mais pleine de l’amour que tu as toujours donné.
Tu ne seras jamais seule, merveilleuse mère. Tu peux te taire comme l’absolu est sans mot humain, tu te tais mais je t’entends toujours, me tiens contre ta voix odorante, bavarde de passé doux.
On parlera encore, on chantera, on sera, oui, cet amour sans mesure. Des réveils avec en bouche nos refrains, tous les matins, des paroles aussi simples qui me permettent de dire sans l’écrire, sans la charge et les détours des images, mon amour pour toi. Simple comme nos comptines d’enfance, ses bercements.
Seule toi pour me consoler, comment faire sans ton regard, tes gestes, ton humour. Ta vitalité n’a pas quitté notre monde, elle me permet de poursuivre sans et avec. Tu es à chaque instant dans mes paupières. Toi, ce que je vois de plus près ; maman, je suis ton astigmate. Tu me disais, toi et moi ongles et peau, ne se détachent pas ; tu poursuis cette présence qui ne s’agrippe pas. Parce que tu as ce don de t’ajuster à l’autre mais sans perdre ta singularité, la grâce d’être avec, mais sans t’égarer, sans te quitter.
Te laisser me quitter. Comment t’écrire pour que ton chemin nouveau soit paix. Comment t’écrire pour ces 40 jours quand je n’ai pas cessé de t’écrire depuis toujours.
« Tu me manques » tu me disais en souriant. Je t’aime, ah que je t’aime, te l’égrener tous les jours comme pour tapisser ton éternité de mon amour. « Je t’aime », je ne savais plus dire que ça, te le répétais comme mantra d’enfant. Tendre toi.
Il y a peu de temps, tu m’as répondu, tu as dit « merci », à peine audible. Mon frère me l’a répété, « tu n’as pas entendu, mais elle t’a dit merci »
Merci d’être aimée ? Quel merci à la hauteur de ce que tu m’as donné et qui se perpétue.
également paru dans ici Beyrouth :
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Au service
Joie d’avoir participĂ© Ă cet ouvrage collectif, sur une proposition de François Bon
Merci François pour cette dynamique, merci aux contributeurs et à la vitalité de Tiers Livres
pour vous procurer l’ouvrage -
je hais comme peau froissée à vie.
la vie est obscène qui frappe tous sens
on n’échappe pas
humains
vulnérables
je boude le monde, exposée
reprends mes têtes d’enfant
je nous détruirais dynamite
de parole
mots et corps bercés d’ombres
tout de moi prêche la haine (extrait)#LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire
micro journal 282-2022.09.04
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seuls ses bras.
je dis chagrin pour rester son enfant
me faire souffrance d’enfant,
parler de chagrin, ce mot qui minimise,
je le gonflerai de cailloux
le ferai sentier, retour vers ses bras (extrait)#LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire
micro journal 281-2022.08.28
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on sera discrétion des mers.
on sera discrétion des mers
basses larmes des montagnes
on sera dĂ©sordre d’ombres
sans soleil qui porte
on sera le silence
arrêté au seuil des jours cassés
on vivra l’absence (extrait)réalisée dans la cadre des vases communicants
Images : Caroline Diaz – Texte et voix : Gracia Bejjani#LittĂ©raTube​​​ #VidĂ©oEcriture​​​ #poĂ©sie​​​ #Ă©crire #vasescommunicants
micro journal 280-2022.08.10
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fureur d’humains.
on tiendra
comme l’arbre s’accroche au mouvement
on sera ce tronc creux, coriace
puissante gravité sans racine
on apprendra Ă crisper les dents
sans se briser la bouche
nos langues brutales se tairont (extrait)#LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire
micro journal 279-2022.07.27
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tu retardes la claque du réel.
Tu n’oses pas bouger tes bras. Pas glisser, marcher dans les rues, ni toucher les murs d’une paume froissée. N’espère pas. Ne crois pas aux mots. Tu ne peux pas te fatiguer, bonne ou lourde fatigue, ni te brûler la langue ou te plaindre d’un nez bouché. Comment écrire, dire, t’effrayer. (extrait)
Merci aux street-artistes, aux peintres, à Thelonious Monk (Blue Monk©), aux rues, leurs rencontres
#LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire
micro journal 278-2022.07.24
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Mjaddra, plat des pauvres ou partage privé?
Les vendredis, c’est Mjaddra. On le dit plat des pauvres. Ses ingrĂ©dients: lentilles, riz, oignons, Ă©pices. Mjaddra, parce qu’il est interdit de manger de la viande un jour saint. Tu ronchonnes parfois pour le plaisir, mais tu aimes la stabilitĂ© de ce rendez-vous, ce rituel simple, rassurant, et les gestes qui l’entourent, signes de normalitĂ© du quotidien. Les restaurants ne proposent pas de Mjaddara, plat qui se rĂ©serve ainsi aux tablĂ©es familiales. Tu choisis de le regarder comme une sorte de partage intime. Par ta pensĂ©e justicière, tu le rĂ©habilites: repas privĂ© et non « plat du pauvre ».
Tu aimes regarder ta mère cuisiner la Mjaddara. Tout commence par les reniflements: ta maman, devant les fourneaux; ce ne sont jamais des pleurs, malgré ton inquiétude de gamine. Elle lutte contre les larmes tant que dure la préparation des oignons; les éplucher; les couper après avoir affûté le couteau; les hacher dans la longueur; les saupoudrer de sel, de poivre, de cannelle. Elle ne mesure pas; procède par pincées successives, comme on ensemence un champ; malaxe oignons et épices: elle fait et se mouche régulièrement; se relave les mains; et reprend. Yeux rouges, sans se départir de sa concentration; assurance de reine; le mascara coule aux coins de ses paupières; les larmes persistent, même après la fonte des responsables, jetés dans la poêle où crépite l’huile d’olive qui chauffe depuis quelques minutes.
La maison se laisse alors envahir par l’odeur des épices, de la friture des oignons; par le chant de leur grésillement. Puis siffle la cocotte-minute, un appel au secours affolé; strident. Ta maman obtempère aussitôt; avec toutes les précautions nécessaires. Tu as peur des cocottes-minute, depuis que ta mère t’a mise en garde, allusions à des histoires d’explosion; depuis, tu imagines; et tu imagines le pire, forcément; sans oser t’approcher quand la cocotte exhale son dernier souffle, comme un vieillard agonisant. De loin, tu vois ta mère délivrer les lentilles de ce monstre sonore; mais elle ne jette pas l’eau qui a servi à la cuisson, elle en récupère des verres entiers avec des Aïe, aïe, aïe pour atténuer la brûlure qui lui saisit les doigts. Devant ton expression dégoûtée, elle proteste. Je ne cherche pas à faire des économies d’eau, même si ma foi… Mais c’est meilleur quand tu cuis le riz avec l’eau des lentilles.
Tu regardes ta maman avec fascination ; passant les lentilles au tamis du moulin à légumes; puis mélangeant la purée obtenue au riz cuit, aux oignons frits; et les remuant sans couper le feu; geste régulier; plus de cinq minutes; rajoutant de l’huile d’olive; au flair, comme elle dit; goûtant à l’aide d’une cuillère à café qu’elle met aussitôt dans l’évier; pour en prendre une autre au prochain essai; augmentant le sel; ou le poivre; selon; se tenant la hanche de la main libre. Tu apprends pour plus tard, quand tu seras maman à ton tour; parce que tu le seras un jour, forcément, n’est-ce pas, fillette?
Facile: 1 verre de lentilles, pour ½ verre de riz. Non, un peu moins d’un ½ verre de riz ! Plus 1 oignon. Les quantités de base. Mais tu ne fais jamais si peu! C’est pour retenir! Tu multiplies après, en gardant les proportions, compris? Plus, les épices, mais ça, c’est au flair! Et surtout l’huile d’olive à la fin. Quand tu éteins le feu! À la toute dernière minute, un filet d’huile d’olive! Tu verras, c’est ce qui donne du lustre au plat! Pas avant, l’huile, ok?
À la fin de la cuisson, le plat prend la couleur des lentilles; les grains de riz se couvrent d’une teinte marron, mais gardent leur forme oblongue, amalgamés au mélange. Passée au presse-légumes, la purée brûlante est aussitôt versée dans des assiettes plates. Parfois, ta mère récupère d’un doigt agile une égoutture avant sa chute sur le plan de travail; et en profite pour goûter sa Mjaddra, en faisant claquer la langue; de plaisir ou en réaction à la chaleur? Hum, ça va être bon! Et au moins c’est sain! Plein de protéines.
Quinze assiettes prêtes à la consommation, comme autant de soucoupes volantes prêtes au décollage, elles colonisent tables et étagères de la cuisine. Vous êtes huit, ta mère en prépare sept de plus au cas où ; on ne sait jamais. Au cas où le plat donnerait envie à un voisin de passage; ou pour un visiteur à l’improviste; ou pour se resservir; c’est excellent pour la santé! des lentilles!
En se refroidissant, une croûte recouvre la surface, tandis que l’intérieur reste tendre. Plusieurs fois par jour, tu retiens ton doigt que tu voudrais enfoncer dans la matière compacte et tendre. La Mjaddra se mange froide, mais certains l’aiment chaude. Tu y plonges une fourchette ou un coin de pita, pour une première bouchée, la meilleure; attentive à la jubilation de percer la couche, de détruire la perfection de cette étendue plane.
également paru dans ici Beyrouth :
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c.elles qui femmes.
Celle qui se raccroche Ă la tendresse sans renoncer Ă la puissance, difficile combat de genres, tu seras femme ma fille. Celle qui comme sa terre se relève des Ă©preuves au nom de la vie. Celle qu’on rapatrie d’AmĂ©rique pour la marier Ă un inconnu du village paternel. Celle qui prend des chats, plusieurs chats, par instinct de mère comme animale. Celle qui fait semblant d’être moins douĂ©e que son mari pour ne pas l’humilier. Celle qui ne jure que par la joie. (extrait – texte complet Ă venir)
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sous les langues du vent.
…son corps signĂ© d’eau, d’air
lenteur de pluie dépliée
sa main nue comme linge joue de mots empilés
gestes simples,
croiser d’autres doigts, nouer les peaux (extrait)#LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire
micro journal 277-2022.07.17
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présence d’à côté.
Il ne s’arrête que pour tourner les pages du livre, deuxième main. Quel titre, je ne demande pas, je ne veux pas que ça cesse, me taire dans la fraîcheur partagée par les saccades de son éventail. Estampes japonaises par vagues. Ça vous gêne, il avait demandé ? Moi qui me sens ventilée soignée d’attention anonyme. Presque froid, je souris menton tendu vers lui depuis qu’il s’est assis avec ces mains encombrées entre éventail et livre. Je souris d’abandon niais. Ma voix d’enfant : ça fait du bien, c’est fou ce vent. J’aime sa réponse : oui, on va chercher compliqué avec des machins USB, alors qu’il suffit de… comme avant. Il me dit au revoir en sortant. Pour lui aussi j’étais présence d’à côté.
je reprends une ancienne sĂ©rie, « public privĂ© » avec de nouveaux textes, en vidĂ©o.
#LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire
micro journal 276-2022.07.15
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Lyrisme écologique : la polyphonie de la poésie sur YouTube, par Marine Riguet
Introduction
Depuis quelques années, des poètes1 s’emparent de YouTube comme d’un espace d’exploration poétique. À la fois multimédia et « plateformisée », la vidéo-poésie y renouvelle ses formes en s’inscrivant dans un écosystème numérique qui participe activement à la constitution du poème et que le poème, comme contenu public, façonne en retour. Si elle hérite autant de la poésie que du cinéma, elle porte également les traces de la culture télévisuelle et des formes artistiques multimodales de ces dernières décennies, en associant le poème à une mise en image, en voix et en musique. Aussi invite-t-elle à examiner cette reconfiguration très contemporaine de la relation entre la parole et le corps, en tant qu’elle propose une expérience intersensorielle du poème en contexte numérique.
Ă€ cet Ă©gard, le vidĂ©o-poème s’aborde moins comme un objet enclos que comme un processus de tissage : tissage de couches textuelles, tel que le texte (de l’étymologie textus) a toujours entendu l’être, mais aussi, et beaucoup plus largement, des modes sĂ©miotiques (Ă©criture, parole, image, musique, gestes…). La vocalitĂ© du poème, loin d’être monolithique, s’inscrit de fait dans l’entrelacement de matĂ©riaux hĂ©tĂ©rogènes. Par lĂ , nous affirmons d’emblĂ©e la nature polyphonique du vidĂ©o-poème ; mais une polyphonie intermĂ©diale, qui trouve dans l’audiovisuel de nouvelles formes d’investissement qu’il convient d’interroger
(…)Lyrisme Ă©cologique: la polyphonie de la poĂ©sie sur YouTube
Prenons pour exemple la vidéo-poésie que Gracia Bejjani déploie quasi quotidiennement sur sa chaîne YouTube. Texte et image ne semblent pas toujours être issus du même monde référentiel, mais plutôt se rencontrer a posteriori, dans la coïncidence des liens que l’errance poétique fait naître. Citons à ce sujet l’analyse qu’en a fait Marc Jahjah sur son blog :
La plupart des vidéographies de Gracia Bejjani relève de la « narration décentrée », telle qu’on peut la trouver dans les films de Térence Malik : le dire ne coïncide pas ce qui est montré (l’ostensif) ; il y a une scission entre l’énoncé et la référence ; ce(lle) qui parle est dans un état flottant, hypnotique, un peu absent à elle-même et aux images qui nous regardent plus que nous les regardons — mais n’est-ce pas la seule réponse possible à un monde à ce point soumis au devenir, à la finitude12 ?
La voix de Gracia Bejjani vaque dans cet Ă©cart entre le verbal et le visuel – Ă©cart qui se fait moins vacance qu’écotone, zone intermĂ©diaire richement peuplĂ©e. Elle est lĂ depuis l’ailleurs. Elle rend prĂ©sente l’instance de parole (« ce(lle) qui parle ») sans pour autant fixer le lieu d’un corps, si ce n’est dans cet entre indĂ©cis et transitoire. La configuration spatiale est insĂ©parable d’une problĂ©matique temporelle. L’image, qui assume souvent dans l’œuvre la fonction du souvenir, du travail de mĂ©moire, ne paraĂ®t plus habitable sous peine de devenir tombeau. Parler hors-champ, depuis l’autre cĂ´tĂ©, c’est alors Ă©prouver, au sens de mettre Ă l’épreuve, la limite du cadre. La notion de dĂ©centrement, qui suppose au cinĂ©ma une voix off extĂ©rieure aux images sur un plan diĂ©gĂ©tique, s’entend autrement dans la poĂ©sie de Gracia Bejjani. Elle pointe le dĂ©centrement de la parole, la mise en cause perpĂ©tuelle du qui parle, avec qu(o)i et depuis oĂą – flottement, Ă©clatement qui fond le dĂ©racinement dans l’ubiquitĂ© : « nous avons (…)
lire la suite :
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silence elle chute.
• on dit que je suis tombée. on parle d’accident triste. tragique par accident…
• visage grisâtre, comme pris par la couleur asphalte du sol. depuis la mort de sa sœur, cette peau-là . pierreuse sans larmes…
• tu as failli fermer le ciel sur nous. je n’ai pas inventé l’accident, ton geste, je n’y ai pas cru. ton corps par terre, indécence de morceaux étalée….
(extraits)#LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire
micro journal 275-2022.07.01
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que de fois faut-il tomber.
13 juillet 2006, le Liban, Ă la une des journaux
pays pleine page
les photos de guerre se ressemblent, ça leur colle un air de fiction
13 avril 1975, tu vis la première guerre, ses débuts incertains
plus de 15 ans dans ses ombres au sol, corps et tremblements
13 octobre 1990, la fin
ta vie, livre d’Histoire (extrait)#LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire
micro journal 274-2022.06.26
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premier retour au pays après deux ans d’exil.
Chaque retour au Liban porte en creux le tout premier, comme nos pieds gardent l’empreinte des premiers pas. Aujourd’hui encore, ce passé là …
Revenir au pays après mes deux premières années à l’étranger. Il est cinq heures du matin. Je ne suis pas au bout du voyage. De la nuit. La traversée passe par la mer. J’avais quitté par avion, Beyrouth n’était pas encore coupée en deux. Depuis, le transit par Chypre était devenu inévitable pour les chrétiens, l’aéroport du Liban est dans Beyrouth-Ouest. Pays tailladé de frontières intérieures, en fonction de la religion. Confessions précisées sur les cartes d’identité. Des barricades où veillent des hommes qui parfois tuent par simple coup d’œil sur le papier. De Larnaca, rejoindre le port maritime de Jounieh. Mes parents viennent me chercher.
Mer Méditerranée. Sur le bateau, des compatriotes. Leurs expressions sont des passerelles vers le pays. Laissés seuls, les regards s’autorisent la détresse. Puis le compagnon arrive, délaie les yeux et les langues:
– Tu vois, si on avait un gouvernement, le Liban serait le plus beau pays du monde!
– Hayda ghadab allah aalayna! (C’est la colère de Dieu contre nous!) Que peut-on faire?Un autre attroupement, plus loin, à bord du bateau au glissement sourd.
– En Amérique, sept heures, ça veut dire sept heures! Tu ne peux pas arriver en retard! Ma fi aatfeh! Ma fi aatfeh bi Amerka! (Il n’y a pas d’affection en Amérique!) Ma fi rahme! (Il n’y a pas de compassion!)
Je m’approche, je veux voir le visage qui parle, le remous des yeux. Comment parle-t-on d’affection? Une dame au timbre rouillĂ©, l’âge de ma grand-mère. Aurait-elle supportĂ© l’Occident, tĂ©ta? Et toi, Jeddo, y aurais-tu survĂ©cu? J’entends ta voix tonner « La mort plutĂ´t que l’exil! ».
Je ne peux pas regarder la femme. Je ne veux plus écouter. Je les envie de simplifier, l’affection serait une affaire de lieu. En France, sur ce bateau. Le Liban. L’affection serait-elle mystère d’espace? Je ne pose pas la question, je ne peux pas penser, je ne veux pas d’image.
Deux années sans revoir mes parents. Mes frères. Le lien s’est nourri des raccourcis du téléphone, de la culpabilité de vivre loin. Entraînée à éviter les questions, à débiter les nouvelles sous forme de titres ramassés. Comme les brèves journalistiques. Comment donner âme à ce savoir, si je n’y suis pas? Quelle est la réalité des bombardements, des mariages et des naissances… si je n’y suis pas? C’est quoi la dévaluation de la livre libanaise? Et les drames ordinaires? Si je n’en touche pas la matière? Je ne veux pas d’images. C’est quoi parler, entendre parler de ce qu’on ne vit pas? Il faut le silence de l’après, bien après avoir raccroché. Dans cette immobilité, l’émotion. Après et plus rien d’autre.
Le retour prend le temps de la traversée. La salle est vide, le soleil mûrit à sa vitesse matinale. La radio passe une chanson des Doors, Break on Through to the Other Side. Je vois enfin la mer, large comme la voix. On avait embarqué de nuit. Enfin la mer. Le bateau s’appelle Victory. Quelle victoire? Quelles guerres? J’ai peur de ce retour. Victory. Devoir voir. Sur un bateau, le temps laisse trop de place aux pensées.
Sur le bateau, les passagers dĂ©bordent d’excitation, ils sont en route vers le Liban. Les douleurs de la guerre se passent de sens, qui voudrait comprendre? Trop tĂ´t. « Que Shaytan règne sur terre s’il le faut! Satan mais que ça cesse!… Que les bombardements cessent! » Parce qu’il n’est pas dĂ©jĂ sur terre? « Tu ne peux pas comprendre, tu n’es pas lĂ ! » Ă€ quoi sert de comprendre, si je n’y suis pas? Quand l’œil ne voit pas, le cĹ“ur ne souffre pas*. On me parle comme si je n’avais pas vĂ©cu notre guerre. MalgrĂ© dix ans dans ses battements froids, ses tumultes.
L’effervescence annonce l’approche de la terre, l’inéluctable arrivée. En mer, l’espace laisse trop de place aux mots. On voit des points sur le rivage, des hommes. Mes parents parmi la foule. Maman, papa. Une émotion immédiate implose en moi, l’affolement du sang. L’amour immense, impossible à contenir en corps humain. Je les aime, c’est là , dans la densité qui me resserre les os. À en perdre la raison. Dans le bourdonnement intérieur. Je suis seule, avec la virulence de cet amour rétif. Le face-à -face avec l’absolu, vie ou mort. Une suspension. Ma conscience n’est plus. Rien. Papa et maman, en face.
Je vois la mer, sa profondeur. Un Shaytan sur terre, Satan, mais que ça cesse. La joie simple alentour accentue l’étrangeté de l’instant. Toi, tu ne peux pas comprendre… Je me retire dans les toilettes.
Quand j’émerge, – quand? – quelque chose est perdu qui me libère. Le retour est possible. En mer, l’espace prend le temps de se dérouler. La terre s’approche, je ne vois pas bien de loin, mais je les repère sans hésiter, mes parents. La vue n’est qu’un sens quand il s’agit d’eux. Les cheveux blancs de mon père et ses lunettes carrées. Ma mère. Je n’ai pas besoin de plus pour la reconnaître. Il lui suffit d’être. Là . Ma mère.
Cracher le trop-plein, leur Ă©viter le trouble. Soudain, le rivage s’avance. Je dois arriver vide, sans soupçon. Ils pourraient en souffrir. « Tu n’as pas de cĹ“ur, toi… quitter… nous faire ça… »
Vide, qu’ils m’emplissent de leurs émotions.
*Dicton : Aaynan la ta2shaa, kalban la youjaa.
également paru dans ici Beyrouth :
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Française, mais d’origine libanaise.
– Nom? Prénom? Nationalité?
– C’est-Ă -dire… je suis d’origine libanaise… j’ai Ă©tĂ© naturalisĂ©e, il y a un mois.Quand on te le demande, tu as cette rĂ©ponse qui cherche Ă t’excuser d’une faute indĂ©pendante de ta volontĂ©. « NaturalisĂ©e », quel lien avec la nature? Quand il te semble que c’est le contraire. « Française, mais d’origine libanaise », impossible de le formuler autrement, d’enchaĂ®ner ces trois mots « je »/ « suis »/ « française ». Rajouter d’autres mots pour diluer le sens, Ă©viter le sentiment de duperie. « Je suis française » assertion aussi difficile que « je suis un garçon ». Tu n’es pas encore française (le seras-tu un jour?), tu en as juste acquis la nationalitĂ©. « Je suis » ne parle pas d’identitĂ©.
Tu te rappelles ce moment comme d’un baptême laïque, comme de naître à un autre pays. Pièce blanche, dégagée, à l’exception du bureau en bois massif. Trois fauteuils en skaï noir, un derrière le bureau et deux devant. Lieu de passage, réservé à quelque cérémonial. Comme la naturalisation, ce jour-là la tienne. La dame en face semble intimidée par le cadre, intimidée par son propre discours. Visage traversé d’un trait horizontal, rose, lèvres fraîchement maquillées. La couleur se détache sur fond flouté par ton trouble, signature en pleine face. Le fauteuil d’où émergent ses mèches ondulées ne lui appartient pas, il n’appartient à personne. Décor et scène contribuent à vous coller des allures de figurantes, scrupuleuses de tenir leur rôle.
Accroché au-dessus du bureau, le portrait du président de la République française simule une présence humaine. Tel un aïeul immortalisé dans un cadre au mur, enchaînant sa descendance à son regard sans repos. Des yeux qui vous suivent quel que soit l’angle du coup d’œil. Endroit sans poussière, qui sent le bois éternellement lustré, comme la tradition.
NaturalisĂ©e, tu cesserais enfin d’être Ă©trangère. Quinze annĂ©es, depuis ton dĂ©part du Liban. Tu as tardĂ© Ă dĂ©poser la demande de naturalisation, sans raison objective. Ta famille te l’a souvent reprochĂ©. « Ton cousin l’a eue en trois ans… tu aurais dĂ» la demander plus tĂ´t… tu attends quoi… le frère de LĂ©na l’a eue en deux ans… plus facile pour nous, libanais… plus difficile avec le gouvernement actuel… en quatre ans… trois ans et demi… moins de cinq ans. » Tu t’étonnes de leur vĂ©hĂ©mence, en contradiction avec leur peur de te perdre si tu devenais française, l’insupportable idĂ©e que tu ne serais plus des leurs.
Des annĂ©es de renouvellement de titre de sĂ©jour. Des annĂ©es d’attente, dans des pièces vĂ©tustes. Brassage de nationalitĂ©s qui vous colle dos Ă dos, quelles que soient vos origines. « Les Ă©trangers », entitĂ© homogène, sorte de nationalitĂ© commune dĂ©finie par la nĂ©gation. Partout, la suspicion dans les regards des fonctionnaires. SoupçonnĂ©e de quoi? Tu es pourtant la mĂŞme Ă qui l’on tend aujourd’hui, dans cette pièce immaculĂ©e, la promesse d’une nouvelle vie, annoncĂ©e par le document officiel qui signe ta naturalisation. Nouvelle identitĂ©. Une vie facile, exempte de soucis: ĂŞtre française.
– J’ai l’honneur… au nom du président de la République… nationalité française… citoyenne… honneur… mêmes droits… devoirs… civique…
Roses à lèvres, maquillage qui s’assume et s’affiche. La bouche de la femme fait des ovales, des lignes, des points devant tes yeux sourds d’émotion. Tu te concentres sur la voix éraillée qui échappe d’entre ses dents, mais les mots dits se dissocient de toute signification; tu es au bord de l’implosion. Sans maîtriser la main qui signe avec maladresse les documents qu’elle glisse sur le bureau.
– Lisez donc ce que vous signez!
Pour lui faire plaisir, tu fais semblant de lire. Tu te contentes d’approuver les pages par des hochements de tête, ils te permettent de te raccrocher au lieu, au moment. Léger vertige où tu peux encore sentir le fil de ton existence. Rester la même… Française… Toi…
La même? Toi qui as cessé d’exister à ton arrivée, aéroport Charles de Gaulle: tu n’étais reconnue d’aucun visage. Les années depuis, ni touriste, ni d’ici. Aujourd’hui, tu es adoubée française. Es-tu encore toi? La jeune Libanaise de là -bas, d’avant le départ? Celle des premiers jours en France? La jeune Française d’aujourd’hui?
J’ai l’honneur… nationalité française… l’honneur…
Ses lèvres charnues, de rose parées, laissent passer ce filet de mots. Des mots simples, ils te ramènent à elles. Tu ne regardes que ces lèvres, incapable d’animer les tiennes. Signer, signer. Tes doigts n’hésitent pas. La dame vérifie, puis te tend un document. Il a des allures de diplôme: quel mérite aujourd’hui? En bas, la signature de Jacques Chirac. C’est bon, tu as rejoint la grande famille… la France, oui la Fraaaaance… avec l’étirement de sa syllabe, à elle seule poésie. Dès lors, tu n’as qu’une obsession, vérifier qu’elle est à l’encre, preuve d’un engagement signé de la main du président de la République française. Où trouve-t-il ce temps?
également paru dans ici Beyrouth :
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je touche les voix des murs.
…je m’approche des doigts, délicate si peux, égarée entre leurs formes, nos mains confondues comme se mélangent les visages, silence amoureux. les façades comme seuils étendus, peaux de vie. de silence, comme secrets de famille. je m’enroule de lenteur, patience de rêves humains. deviner la vie animale qui hante leurs pierres (extrait)
#LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire
micro journal 273-2022.06.13
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tout deviendra poussière.
depuis que grande… enfant, elle aimait y esquisser son prénom, suivi d’un cœur ; doigt bruni de poussière, fière de se voir désignée, seules lignes propres de la surface, comme rescapée. depuis qu’adulte… elle a cessé de s’amuser de ces palimpsestes, aucune façade n’accueillera mots ni dessins. elle veille, nettoie, mains cachées (extrait)
#LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire
micro journal 272-2022.06.12
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Lettres d’hivernage I
Joie d’être publiĂ©e avec plusieurs textes, dans le premier numĂ©ro de « Lettres d’hivernage », revue Ă©ditĂ©e par La Kainfristanaise. Merci Ă Stève-Wilifrid Mounguengui Ă Sarah Combelles et Ă tous les poètes rĂ©unis… voix et lieux autour du monde
Revue Ă retrouver au MarchĂ© de la PoĂ©sie, Place Saint-Sulpice jusqu’Ă ce dimanche soir au stand 702.
ou sur Lettre d’hivernage 1 – Des poètes et des lieux -
quand la peau n’a plus d’espace.
vous n’en parlez jamais
je lui dirai le corps crispé
peur d’oublier sa vigilance
de vivre sans muscles, leur tension
d’avoir tôt saisi, comme instinct
quand leur présence adulte en mouvement
je lui raconterai le danger inoffensif de leurs yeux,
menaces fondues en gestes anodins
les froissements de l’air
j’entends encore leurs odeurs ordinaires (extrait)#LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire
micro journal 271-2022.06.06
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Poema – Pochette Surprise
[saison 2]
Malheureusement toutes les bonnes choses ont une fin ! Le dernier texte de cette saison 2 de la Pochette surprise est disponible dès maintenant !
C’est Gracia Bejjani avec « Vous n’en parlez jamais » qui clĂ´ture cette deuxième Ă©dition.
Texte à découvrir sur
ou
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range ton sourire, ta voix.
hallucine la langue
exige de tes mots l’embarras
ta colère tremble bas, comme intime
affirme ta violence, l’aspérité des formes
le livre gronde entre tes os
prends cette fureur entre les dents comme mordre les ombres (extrait)#LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire
micro journal 270-2022.06.02
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yeux des hommes sur ton corps.
Les yeux adultes, fixes, bas. Tu n’oublies pas leurs yeux qui te regardent que tu évites de regarder. Regard des hommes, le voisin, l’épicier du quartier. Tu connais les prénoms et leur regard sur toi. L’ami du père, l’oncle. Yeux des hommes sur ton corps. Petite fille arrêtée. Leurs yeux ne croisent pas ton regard, ils évitent tes yeux bavards, ce que tu ne dis pas. Tu es masse serrée, corps à regarder. Tu perds bras, os, perds pieds et genoux, perds corps. Leurs clins d’œil vers toi, ils parlent à qui, complices de quoi.
Regards d’inconnus, font le tour de toi, comme cordes et ton bassin cloué. Aqueuses chaînes étranglent et broient. Regards papillons dans tes cheveux, t’effleurent t’envahissent. Ta jupe est belle, tu es belle. Le mouvement des paupières parle, comme lèvres chuchotent. Certains ont des façons furtives et c’est pire encore. Regards de biais devancent ta fuite. Yeux bleus ou marron, voient-ils les mêmes gens, les mêmes enfants. Couleurs du monde s’y noient. Toi. Les grands yeux, les plus petits. Yeux enfoncés. Les ronds. Certains se referment quand ça sourit. Ceux qui clignent sans cesse, les immobiles. Les doux, dégoût. Regards armés, comme feu parfois. Es-tu la même sur toutes les pupilles. Ceux qui supplient ou s’excusent déjà , s’excusent de quoi. Petite ne comprend pas.
Tu n’aimes pas les verres sombres, lunettes de soleil qui font nuit. Pourquoi la nuit si soleil. Pourquoi les lunettes si vous êtes dedans. Verres masquent leurs yeux, quand seul ton reflet déformé. Que disent les yeux derrière l’opacité. Les oreilles aussi t’attrapent. Entendue vue figée. Yeux et oreilles comme doigts. Yeux. Des mains yeux sur toi. La bouche comme yeux regarde. Son souffle chaud. Paupières fêlées se referment sur toi. T’encagent dans leurs larmes sans tristesse. Pourquoi les larmes quand ça ne pleure pas. Leur regard est peau contre la tienne, langue te mange, leurs yeux sur tes cuisses.
Et ton odeur. Ils voient ton odeur, traînent. Leurs regards mi-clos sur ton cou, tes bras. ta peau effeuillée, tu n’es pas un gâteau, petite ne comprend pas. Billes obscures, regards et yeux qui suivent tes mollets, quelles jambes te prennent, te retiennent quand ils regardent. Il est comment ton corps et le ventre. Ton ventre. Ton ventre qui bat, supplie, le voit-on sursauter. L’odeur de ton sang en gorge. Ton goût exposé. Que dégustent-ils de toi.
Leurs yeux comme lames tenaillent tes mains, on ne repousse pas les yeux, on les évite, il suffirait de ne pas les voir pour que ça cesse. Tu bouges, recules te décales, ça suit te traque. Tu t’arrêtes, ça s’agite, toi. Tes os entre leurs dents qui regardent et sourient, puissance sans joie. Tu bouges et les entraînes dans tes ombres scellées. Leurs regards ne renoncent pas, engluent. Nausée effroi. Leurs yeux griffent marquent restent. Leurs regards tètent, tu es sans eau. Ton cœur sec, serais-tu sans cœur petite, tu n’as pas de larmes. Tu ne comprends pas.
Le dedans de toi invisible, ils ne voient pas. Tu es belle, peau douce, tes cuisses, ta robe. Ton cou nu. Ça regarde. Leurs yeux miroir de craie, toi effacée. Tu n’es pas. Tu connais les prénoms et leurs regards sur toi. Ça voit quoi, un regard soustrait?
également paru dans ici Beyrouth :
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l’entrée des étrangers, le temps des attentes immobiles.
Vous n’y ĂŞtes pas encore, vous la voyez dĂ©jĂ ; vous reconnaissez de loin l’entrĂ©e des « Ă©trangers », la queue devant la prĂ©fecture, longue queue dont la seule vue vous dĂ©sespère; queue que vous prolongez de votre corps greffĂ© Ă la masse compacte; vous trĂ©pignez avec elle, en elle. Avancer sans la voir bouger depuis que vous y ĂŞtes; vous dehors, le froid de la rue ; vous, debout en silence, moue et yeux braquĂ©s sur les aiguilles paresseuses: si les guichets fermaient une fois devant? Devoir tout recommencer malgrĂ© deux heures d’attente immobile? Vous vous dites « deux heures », mais ce ne sont que deux mots mastiquĂ©s, abstraction en ces instants oĂą vous vivez par minutes et secondes, oĂą le temps cesse de se dĂ©compter pour prendre corps sur vos Ă©paules, sur votre visage.
Sans le support du langage, c’est le silence dans les rangs; ne pas vous distraire de votre condition; exister pleinement comme Ă©tranger; vous ne voudriez pas de geste de gentillesse, mĂŞme infime, il risquerait de modĂ©rer votre ressentiment, Ă©dulcorer la cruautĂ© des « Français, Espagnols, Italiens… »; vous formulez « cruautĂ© des Français, Espagnols, Italiens » sans y croire; vous vous le rĂ©pĂ©tez par affection pour eux, par dĂ©pit de ne pas vous sentir chez vous ici, ici vous ĂŞtes chez eux; vous n’espĂ©rez pas de mouvement de bienveillance, il pourrait lĂ©zarder la mortification, vous la prĂ©fĂ©rez intacte, absolue; vous endurez le pire, vous voudriez le revendiquer; coller Ă cette souffrance, Ă la rĂ©volte.
Les regards de l’attente sont sans objet; prunelles brouillées de pensées léthargiques; derrière le silence: tout et rien; longs temps de vide où vous oubliez d’être en vie, vous cessez même d’en être spectateur; des crochets; puis vous revenez en maugréant votre impuissance: ce n’est pas censé durer autant; vous ne voyez toujours pas la porte derrière les corps compacts qui se tassent devant, de plus en plus resserrés pour se sentir proches de l’entrée; par moments, au sein de l’inertie et de l’hébètement, une violence inattendue vous submerge; elle est molle, engourdie. Vous êtes épuisé; vous retenez la pression, vous la faites éclater à l’intérieur, dans vos boyaux; vous y crevez votre envie de hurler, cogner.

Mais rien, vous n’y pouvez pas; vous n’avez pas le choix, pas de droits; vous n’êtes pas chez vous; vous devez; vous êtes étranger; on vous demande un visa à chaque frontière, courte ou longue durée de séjour, pour les transits aussi; tout un peuple vous rejette à chaque refus de visa, l’obstination courtoise et c’est bien cette hypocrisie que vous haïssez le plus, ces sourires qui enferment, vérité dissimulée derrière les lois administratives: comme si l’on n’était pas coupable de son administration.
Vous êtes devant le sas; c’est bien, vous parlez la langue, certains ne parlent pas français, italien, espagnol; fouilles devant le sas; qu’ils fouillent bien, ils ont raison, vous pourriez exploser après tout ça, exploser des tripes, des os; de l’autre côté, les salles grises éclairées aux néons; des tickets pendent des machines, comme autant de langues narquoises, arrachées à chaque passage, geste sec pour ne pas les dérouler par séries; rangées de chaises alignées face aux guichets: école ou tribunal? Vous cherchez une place isolée, vous vous êtes frotté à assez de corps et d’odeurs depuis ce matin; le clic qui accompagne l’affichage des numéros au plafond; vos yeux qui conjurent les chiffres, comme s’il suffisait de les regarder pour en accélérer le débit, Ma sorcière bien-aimée.
Vous ĂŞtes chahutĂ© de pensĂ©es vaines, d’images en fuite ; vous n’osez pas bouger, pour ne pas perdre votre tour; cafĂ©, pipi, cigarette… faudrait ressortir dans le hall, vos envies attendront; vous ne pouvez pas risquer votre tour, mĂŞme si trente chiffres vous sĂ©parent du vĂ´tre, qui sait? Mais vous comprenez ce que je vous dis? Vous faites semblant de ne rien comprendre? Des lambeaux de discussion vous arrachent de la rĂŞverie; vous ne comprenez ni la nĂ©cessitĂ© ni l’urgence de ses Ă©clats de voix; le silence d’un autre « demandeur » que vous voyez de dos, corps voĂ»tĂ© devant les phrases assassines; vous ne l’entendez pas rĂ©pondre, vous n’entendez qu’une voix en face, un ton sans courbe: La loi, c’est la loi! Je n’y peux rien, on ne peut plus renouveler lĂ !
Vous fouillez du regard les guichets Ă l’effet magnĂ©tique; vous n’arrivez pas Ă dĂ©coller les yeux des corps qui se meuvent entre tiroirs, imprimante, cafetière, archives… blonde aux cheveux raides, cernes accentuĂ©s par la lumière dure des nĂ©ons; black opulente Ă la lenteur imposante; petit monsieur Ă la silhouette sèche… Ils se croisent derrière, partagent tampons, plaisanteries, agrafeuses, commentaires; sans craindre de se donner en spectacle, en y prenant plaisir peut-ĂŞtre. Mon stylo, qui m’a encore pris mon stylo? Vous n’avez rien Ă faire, vous suivez leurs mouvements; ils n’ont pas de regards, ils savent ignorer les yeux qui les observent de la salle; ces yeux qui attendent, qui entendent, en espĂ©rant avoir « droit » Ă plus de clĂ©mence.

Non, je vous dis non! Vous savez lire, quand même! Vous n’avez pas le bon document! Ce n’est pas une attestation d’employeur, ça! Faudra revenir avec! Un point c’est tout! Ça ne sert à rien d’essayer de me convaincre! Vous scrutez tous ces visages; les classer en deux catégories: les bons et les méchants. Ceux avec qui vous aimeriez passer, les odieux à éviter; mais vous savez ne pas avoir ce choix, c’est le clic du plafond qui le décidera. Vous réfléchissez à votre stratégie, sourire et assurance polie… vous devez oublier les paroles insultantes qui flottent encore en vous; elles ne vous sont pas destinées; vous, ce n’est pas pareil; et vous ne pouvez pas être solidaire de la misère du monde, la vôtre vous suffit.
Votre tour arrive; ni mieux, ni pire que les autres; vous contrôlez, vous encaissez; seule l’expression de vos yeux vous échappe.
Vous ressortez; il n’y a plus de queue; l’après-midi, déjà . Et cet arrière-goût d’humiliation vague; avec le sentiment d’être en faute, parce qu’on n’est pas français, espagnol ou italien…; jusqu’à la honte des origines, la haine des origines; et l’autre culpabilité, envers son pays. Tu n’y arrives pas, tu n’arrives pas à garder la tête haute; si tu pouvais, tu l’aplatirais, tu la réduirais à rien; être sans nationalité, si possible; tu mentirais si c’était possible.
Je suis espagnole, je suis italienne… je suis du Sud, le grand Sud; pardonnez-moi, je ne suis pas fière; vous avez tout fait pour que je sois fière d’être libanaise, l’injonction principale, celle qui sauve de tout; la guerre qui s’y rattache, tous ces sacrifices, ces morts; et moi qui renie mon pays; je ne suis rien, si je n’ai pas de racines; la Terre, infamie que de renier sa Terre; pardonnez-moi; je ne suis rien, je ne suis personne.
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odeurs complexes comme aimer.
crier terre de tous les débuts
la mobilité de ses couleurs
sa présence éclatée
me perdre par bribes retrouvées
parcourir les fragments filmés
respirer quelques secondes de mouvements, de bruits
ses odeurs complexes comme aimer (extrait)#LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire #Liban #Beyrouth
micro journal 269-2022.05.22
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Dire n°1
DĂ©couvrir, toucher… la revue DIRE lancĂ©e par François Bon
Joie d’en ĂŞtre. Sourire de voir mon noir et blanc dans une revue haute en couleur (mon esprit de contradiction?)
Merci François et tous les contributeurs
https://www.librairie-tiers-livre.store/collectifs/dire-n-1-avril-1922 -
premières journées de LittéraTube
Beyt comme maison
une vidéo de Marine Riguet et Gracia Bejjani réalisée dans le cadre des 1res journées de LittéraTube, Évry. 13 & 14 mai 2022concernant les lectures :
• Marine lit un extrait de « On dirait une forêt », de Marine Riguet
maelstrĂ–m Editions, Booklegs !
https://www.maelstromreevolution.org/…• Gracia lit un extrait de « Beyt », de Gracia BejjaniLecture complète dans le cadre des Arborescences du fiEstival en amont du fiEstival *16 La Maison, du 26 au 29 mai 2022
https://youtu.be/80YRn56puRU• Musique : « Lemon » de Bachar Mar-Khalifé (feat Yolla)
La chaîne de LittéraTube :
https://www.youtube.com/channel/UCDqc…mais aussi, lecture de 3 de mes textes ici :

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YouTube et Littérature
Les premières rencontres nationales YouTube et LittĂ©rature – Evry le 13 et 14 mai 2022.
https://www.franceculture.fr/emissions/affaire-en-cours/affaire-en-cours-du-mardi-19-avril-2022
Extrait :Qu’appelle-t-on littĂ©ratube ? Source de nombreuses expĂ©rimentations artistique, la plateforme d’hĂ©bergement de contenus vidĂ©ographique YouTube a vu se dĂ©velopper de nouveaux formats de vidĂ©os hybrides, Ă la croisĂ©e des chemins des images et de la littĂ©rature. Ce nouvel Ă©cosystème Ă©volutif constituĂ© de capsules mĂŞlant images et textes donne naissance Ă de nouvelles formes d’expression littĂ©raire, englobĂ©es sous la dĂ©nomination « LittĂ©raTube ». Pour dĂ©crypter ce phĂ©nomène, Marie Sorbier a interrogĂ© Marine Riguet, poĂ©tesse transmĂ©dia et maĂ®tresse de confĂ©rences en littĂ©rature française et humanitĂ©s numĂ©riques Ă l’UniversitĂ© Reims Champagne-Ardenne.
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Le vote de la diaspora.
Vote de la diaspora, l’expression claque comme titre de polar. Je dis « diaspora », et pense intrigues, complot. Le son de certains mots fait Ă©clater d’étranges sens. Comme une langue personnelle, parallèle. Je suis de la diaspora, me rĂ©cite cette comptine avec le sentiment d’intĂ©grer une sorte de secte implicite sans l’avoir dĂ©cidĂ©. Je suis de la diaspora, cette fois-ci je vote. Mes premières Ă©lections libanaises. Fallait-il assister au dĂ©sastre absolu du pays pour m’éprouver relative? Que notre appartenance s’impose.
Ă€ distance, je m’inscris. Ă€ temps. Ă€ distance, je me relis, Ă©pelant le nom du village de mon père comme un idiome Ă©tranger. Je vĂ©rifie, persuadĂ©e de me tromper Ă chaque rĂ©ponse sur mon identitĂ© officielle. Cette peur de l’erreur comme tacite aveu de les tromper, eux, en reproduisant telles des ombres les gestes citoyens attendus. De justesse, je rentre du Liban la veille des Ă©lections. Ă€ temps pour voter, sans l’avoir prĂ©mĂ©ditĂ©. Hasard, mais le hasard nous ressemble, Ă©crit Bernanos. Comme ce hasard de date. 8 mai, fin de la Seconde Guerre mondiale en Europe, peut-on rĂŞver aujourd’hui de la fin d’un système corrompu au Liban? Comme enfant, je demande conseil aux amis, on hĂ©site ensemble, on Ă©coute les dĂ©clarations, on compare les programmes, on se contredit pour mieux se dĂ©cider. SĂ©ance conclue sur une sorte de pacte: « On est tous d’accord sur ce choix, on est d’accord? » Le moment est solennel comme le silence. J’apprends par cĹ“ur le nom de la liste, le nom du candidat.

Je les note dans mon iPhone pour vérifier sur place, comme si je ne pouvais qu’oublier, sans confiance en moi dès qu’il s’agit du Liban. Je râlerai avant d’arriver au bureau de vote, plus de deux heures trente de transports en commun, je râlerai comme si la difficulté ajoutait de la valeur au geste, un compte-double comme au scrabble. Ma nièce me renverra sur WhatsApp les deux noms discutés la veille ensemble, comme si je ne pouvais qu’oublier de voter, ou pour qui, pourquoi. Je serai soutenue à distance, félicitée par amis et familles, il suffirait de voter pour affirmer son engagement.
Je me ferai discrète dans la grande file devant le bâtiment habillé de signes, panneaux et banderoles. Me bercerai de langue maternelle cousue de longues phrases françaises. L’humour du pays, ce décalage insaisissable. Je ne regarderai pas le jeune homme distribuant ses prospectus colorés: il n’a pas de parti à promouvoir, mais l’ouverture d’un restaurant libanais. Je ne chercherai pas à reconnaître des visages dans la foule, m’abandonnerai au sentiment d’être là , mélangée aux Libanais de la diaspora française. À leur joie simple, aux commentaires badins. Je sourirai de voir tant de Libanais réunis dans cette banlieue parisienne, comme une concentration de famille étrangère. Je détournerai les yeux du drapeau qui ondoie comme séduction de danseuse. Drapeau et cèdre, leur légèreté dans le vent quand le pays sombre de gravité.
Ă€ la question « Vous ĂŞtes la fille de Norma Boustani? », je sursauterai d’un cri: « Oui, c’est ma mère! vous la connaissez? Vous connaissez ma mère? », me dĂ©nonçant fille du pays malgrĂ© une vie d’exil, Ă me penser reconnue par l’inconnu. L’assemblĂ©e rira de ma naĂŻvetĂ© (le registre, tout est dans le registre). Devant l’urne, je vĂ©rifierai Ă nouveau nom de liste et de candidat, persuadĂ©e de trahir malgrĂ© moi. Mon cĹ“ur battra fort: magie du « a votĂ© », magie renouvelĂ©e après plusieurs Ă©lections françaises, toujours ce tremblement Ă entendre se dire le geste.

Je tremperai mon pouce, je l’enfoncerai plus que nécessaire dans l’encre violette, la main si je pouvais. Ignorance de l’utilité de cette empreinte, élan de désespoir surtout. Je sortirai marquée, un peu ivre. Je publierai sur les réseaux la photo de mon doigt outrageusement encré, un texte à l’appui. Je réagirai aux posts de mes amis d’enfance. Pointer du pouce coloré notre affiliation éparpillée dans le monde. Ces doigts comme cailloux de Petit Poucet nous rappelant le chemin de la maison, l’impérieux retour au pays-maison. Baytna. Je me sentirai reliée.
Vulnérable. Est-ce de voter pour la première fois qui me rend à l’enfance? Comme si je m’étais arrêtée, libanaise, à l’âge du départ, mes 20 ans. Comme si je revenais aujourd’hui à cet âge, reprendre ma place quittée, faire ce qui a été, toute une vie, évité.
également paru dans ici Beyrouth :
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le grand jeu de vivre, comme vent.
il fallait apprendre Ă bouger dans les nasses
se laisser duper, faussement libre
filets masqués de transparence
bleu de mer sans horizon
il a fallu sauter pour la joie
joie au corps, malgré les murs
danser sur place, l’élan ne suffit pas
ouvrir le ciel, maladroit vertical
s’y jeter, muscles corps enchantés de vie (extrait)#LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire
micro journal 268-2022.05.08
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les autres parlent à ma place.
sans mot, comme aveugle devant le vide
dire voir effacés
sans plus savoir ce que je manque
perdue dans une chambre
l’alphabet, musique et images
sans plus arriver Ă les relier, embrouillamini
sans plus comprendre ce que je cherche
la fin serait rupture des phrases
la fin serait répétition, débuts sans suite (extrait)#LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire
micro journal 267-2022.05.05
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A. Aleph. Au commencement était Achrafieh.
Achrafieh. A. Aleph. Au commencement était Achrafieh. Avant d’épeler les lettres de ton pays, c’est le nom du quartier qui a marqué tes origines. Sans te douter que la question de l’origine hantera ta vie. Toujours. Par couches, toi l’arbre au tronc strié des lieux de tes exils successifs.
Achrafieh. Achrafieh. « Achraf »: l’honneur, la dignitĂ©. Tu te murmures Achrafieh, Achrafieh et entends rĂ©sonner dans ces sonoritĂ©s des Ă©chos jamais perçus auparavant. Achraf… Et pourtant que de fois, as-tu rĂ©pĂ©tĂ© son nom? Alcharaf, racine imaginĂ©e. Quartier d’enfance signĂ© de dignitĂ©. Tu serais nĂ©e sous cette injonction essentielle, mais terrible. La dignitĂ©, valeur suprĂŞme, fondatrice.
Achraf Fieh. Fieh: « en moi », dans le langage de tous les jours. Fantasque Ă©tymologie qu’une langue parlĂ©e. Mais quelle Ă©tymologie nous empoigne davantage que la langue qui nous dĂ©ploie ses mots quotidiens? Y puiser ce complĂ©ment d’âme pour s’emparer du sens. Le faire sien. Achraf Fieh: la dignitĂ©, en moi.
Achrafieh, tu te rĂ©fugies dans le langage pour t’épargner le souvenir et les Ă©motions qui se pressent Ă l’ombre de son Ă©vocation. PrĂŞts Ă t’assiĂ©ger avec les bruits continus des ruelles de la ville de ton enfance, ses odeurs de poussière et de fleurs. Achrafieh, c’est l’avant-guerre. Depuis, Achrafieh est devenu un nom que tu t’acharnes Ă Ă©viter, ensevelir le temps dans les dĂ©combres du dĂ©sastre. L’après-Achrafieh. Tu dis « Achrafieh » et tu es submergĂ©e de mĂ©lancolie sans discernement. Tu invoques parole et digressions… non pour exprimer, mais pour Ă©touffer l’occulte puissance des noms.
Hasard d’alphabet? B pour Beyrouth. AussitĂ´t, la fiertĂ©. Ville capitale. Très tĂ´t en rivalitĂ© avec le village de vos origines KehhalĂ©. « Je suis de Beyrouth. » Ton soulagement Ă pouvoir l’affirmer (n’es-tu pas nĂ©e Ă Beyrouth ?). KehhalĂ©. Tu n’en voulais pas, petite. Tu clamais haut et fort qu’il ne s’agissait que de vos origines, sans te douter de l’importance des origines dans la suite de ton histoire. Que toi, tu es de Beyrouth! Snob depuis toujours. KehhalĂ©; ça te raclait la gorge, s’enlisait en bouche. Tu lui prĂ©fĂ©rais Beyrouth. Aujourd’hui tu entends rĂ©sonner le nom du père: Bey. Le père, toujours. Bey. Échappe-t-on Ă sa lignĂ©e? Toi, sa fille.
Lebnan. Lebnaniyé. Libanaise à vie: née au Liban. Beyrouth, Achrafieh, hôpital Rizk.
Et ton adresse? Chiffre en blanc sur fond bleu roi: 27. Il se détache au-dessus du portail de l’immeuble. Mais à quoi se rattache ce 27 sans nom de rue? Comment te localiser petite sans nommer la ruelle où se nichait cet immeuble de trois étages dont vous occupiez le rez-de-chaussée? Relativement à . S’adosser à plus grand que soi.
Traînées de souvenirs sans liens et tu es sitôt martelée par d’autres noms. Ils déboulent comme des billes enfin libérées: Sassine, Zahhar, Sioufi. Tu ne saurais pas les planter, ni dans une vision d’aujourd’hui ni sur des cartes mémorielles. Mots flottants, repères certains, mais sans topographie de support. Pour faire parler ces rescapés de langue, arabe et français se relaient en toi dans une symphonie de violence et de fleurs, par l’écoute personnelle que tu prêtes à ces trois noms surgis du passé. L’arabe est siégé par ce qui est désormais ta langue aussi. Sassine n’a rien à voir avec assassins. Et pourtant. Par absence de résonance sémantique, les phonèmes s’imposent à toi. Puis le sens reprend son hégémonie avec Zahhar qui évoque les fleurs, et Sioufi les épées.
La vie comme alphabet en deux lettres. A, Aleph, Achrafieh. B, Beyrouth.






également paru dans ici Beyrouth :
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je suis une araignée.
je suis une araignée
précaire je tisse
bave de silence
pattes maigres comme brins
j’échappe brusque immobile
de soif tendue comme nerfs
je danse ma maladresse de corps
avec le vide, le manque j’écris (extrait)#LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire
micro journal 266-2022.05.01
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fiEstival maelstrÖm *16
Lecture de poèmes dans Beit Beirut ou Maison Jaune, sous le thème proposé par le fiEstival maelstrÖm *16 (extraits de mes textes).
Beit veut dire « maison » ou « casa ». Ce lieu a Ă©tĂ© choisi par les poètes pour sa symbolique, puisqu’il a traversĂ© la guerre, est restĂ© debout, servant de trait d’union entre deux rĂ©gions de la ligne de dĂ©marcation, a ressuscitĂ©, a Ă©tĂ© rĂ©habilitĂ© en conservant les stigmates de la guerre. Aujourd’hui, et après avoir Ă©tĂ© malmenĂ©, ce lieu accueille des Ă©vĂ©nements culturels, comme un pied de nez Ă la sĂ©paration et Ă la violence.
Artistes : Mishka Mourani – Gracia Bejjani – Antoine Boulad – Mohamad Wehbi – Adham Dimashki – Ali Sabbagh – Michèle M. Gharios
http://www.beitbeirut.org/thehouse.html
Dans le cadre des Arborescences du fiEstival en amont du fiEstival *16
La Maison, du 26 au 29 mai 2022
lien vers la vidéo complète des 7 poètes invités :
https://youtu.be/CWZ23U5KKzgle site du festival
https://www.maelstromreevolution.org/qui-sommes-nous/un-festival-international-de-poesie-le-fiestival-maelstrom-reevolution -
sommes-nous illisibles.
nous avons largué nos corps
des voix battent aux fenĂŞtres
sommes-nous signes dispersés
nous respirons dans les plis (extrait)#LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire
micro journal 265-2022.04.29
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Les bruits du Liban, tressaillements de vie.
Il te suffit de fermer les yeux pour que l’âme sonore du pays se lève en toi. Polyphonique. Cacophonique. Les bruits du Liban, tressaillements de vie.
On a des tomates, on a des pommes de terre, on a de la pastèque… dans les rues, le timbre guttural des marchands ambulants rivalise avec les klaxons, avec les insultes jappées par des conducteurs constamment à cran.
Ça klaxonne dans les artères de la ville. Pour le moindre incident, à chaque ralentissement… klaxons sans raison. Ça insiste devant les immeubles, tête penchée, regard tendu. Ta ta tatata tatatata ta ta! Les voisins sortent. Les uns puis les autres. La main ne lâche pas le klaxon. Ta ta tatata tatatata ta ta! Les klaxons ne sont pas des bruits à Beyrouth, mais les expirations de ses ruelles tortueuses, leurs toux, leurs soubresauts sonores.
Des balcons, les femmes se hèlent, amorcent des conversations qu’elles poursuivent souvent autour d’un café improvisé: yalla… 5 minutes… tu as bien 5 minutes… ne me dis pas que tu n’as pas 5 minutes… yalla… chta’na…
Tandis qu’à l’horizon, les constructions vrombissent et crachent dans l’indifférence générale, atonie de l’habitude. Le Liban, en (re)constructions permanentes. Les voix enténébrées des politiciens à la télévision, la diction hypnotisante de leurs sentences qui terrorisent ou mentent. Les sermons du prêtre, ses intonations qui te poursuivent la nuit pour te défendre les mauvaises pensées, renier la liberté que tu as l’illusion de vivre quand autrui dort et cesse de t’observer. Les prières collectives. Psaumes et cantiques. Chœur et orgue. Le moment où l’assemblée de la messe expire d’une voix unie, unie et unique malgré les dissonances.
Les bruits du Liban, fragments des combats ordinaires que les hommes mènent pour vivre. Que les insectes leur livrent la nuit quand l’air se pose. Leur entêtement à poursuivre les odeurs des peaux humaines. zzz zzz… Les moustiques, ces petits bombardiers. Plus véhéments que les détonations. zzz zzz… Sournoise infiltration, l’ouïe est sans défense. Leur victoire acoustique.
La voix des animaux qui expirent. Comme ce cafard qui s’affole sur place. Cercles en stries noires, dans tous les sens. Si énorme. Il crissera sous ta chaussure. Insupportable bruit de vide qui te visse encore les tripes. Plaquer la lourdeur de ton corps sur le frétillement de ses pattes. Tu fermes les yeux pour ne rien sentir. Appuyer d’un geste brusque, en poussant un petit cri pour couvrir le craquement. Ce bruit, le même.
Les voix du pays. Rires des femmes, vociférations des hommes, clabaudages des femmes, éclats des enfants… bruyants, pour se sentir vivants. Le silence des adultes, leurs murmures pour éviter aux plus jeunes l’horreur du savoir, quand le savoir n’est qu’informations et nouvelles. La masse de ce silence, tapie dans les cœurs, sans d’autres choix.
Un silence d’au-delà pour qui n’a jamais connu l’absence de bruits. À Paris, tu restes la fille de Beyrouth, ville de vacarme et de poussière. Es-tu encore en vie sans les bruits autour? Ils s’agitent en toi quand ce n’est pas ta voix qui résonne à vide.
Tu es la chambre noire de ces échos; d’un lieu, d’une Histoire. Nouée au Liban par réminiscences acoustiques.
Tu sursautes quand une porte claque. À Paris, à ton âge. Tant d’années après vos premières bombes. Ce possessif, alors que vous étiez possédés. Une porte claque et le cœur s’affole. Retentissement qui te plante dans ton corps de gamine démantelée. Sans image, sans mot. Rien ne remonte de ce passé à présent décharné, mais tu y es propulsée par la vigueur d’un bruit qui éclate, un son unique bong! Aussitôt déplacée. Envahie par l’opacité instinctive. Battu dans son enfance, un adulte se protègera toujours du bras, au moindre mouvement inattendu. Le même réflexe, d’anciennes violences. Oubliées, altérées. Et pourtant. L’Europe t’enveloppe, doux écrin.
Une porte claque et le Liban se réveille. Sa voix s’élève, assourdissante d’éloignement.




La voix du Liban ou Sawt Loubnan. Station de radio, sempiternelle résonance de la guerre dans le creux des oreilles. Les commentaires en boucle suppléent les chansons dans les moments durs.
Déflagration, proche ou lointaine. Une bombe qui éclate semble toujours précédée de son annonce, comme un froissement d’air. Avec les années, tu prétendais deviner la distance d’une explosion à l’écho qui subsistait, à la traîne. Qui irait vérifier? Te distraire à ce jeu pour maîtriser la peur. Te revendiquer ce talent, pour dénier la certitude de ne plus rien contrôler.
Aujourd’hui, tu as d’autres questions. Que perçoit-on d’abord, la lumière ou le son d’une bombe? Et après l’explosion, que persiste-t-il de ces fragments sensoriels? Résistent-elles à la destruction? Sont-elles anéanties, comme la vie qu’elles emportent? À quoi ressemble la tonalité de la bombe après son éclatement? Silence noir en pointe. Cette petite seconde d’après. Trou. Suivi de hurlements. Humain, ce tohu-bohu extirpé des entrailles du monde? La vie prise de surprise suprême. Indicibles immondices.
Invoquer d’autres bruits, n’importe lesquels, pour ensevelir les voix du Liban, fuir les émotions promptes à envahir l’instant, quelle que soit la distance. Le timbre grave de Fayrouz, la voix joyeuse de Sabbah, les modulations de Farid El-Attrach (Farid le sourd ?)… ces chanteurs que tu snobais adolescente à Beyrouth, férue de rock occidental. Ils te font pleurer maintenant, et tu fredonnes ce que tu n’as jamais appris volontairement, les paroles de ces chansons sont comme les mots d’une langue maternelle acquise à ton insu.
D’autres instants sonores. Les taciturnes parties de trictrac à l’ombre des trottoirs, quand les accalmies le permettent. Seul le bruit des dés. Court silence qui suit quand ils s’arrêtent sur leur chiffre… et si notre destinée dépendait de ce hasard? Te susurre ta conscience de petite, face aux mines concentrées des joueurs. Tu aimes la voix des dés, gouttelettes métalliques. Parce que les objets ont une voix quand ils continuent à nous parler.
Alors, Paris bruyant? Paris, havre de paix. Ses rues, sas de passage entre deux lieux, entre voitures et badauds, tandis qu’au Liban, elles sont espaces de vie collective. Substance du lien et de ses banalités.
Ici aucune voix ne soufflera ton prénom. Ne te bercera de sa douceur. Ne portera tes syllabes, comme les bras paternels t’élevaient jadis dans les airs.
également paru dans ici Beyrouth :
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j’ai tenu des visages entre les mains.
il a fallu supplier sans dire
comme subterfuge de lien
les caresser, les caresser, les endormir
banaliser le silence, les besoins
j’ai combattu courbée, contenue derrière les os
mes phrases condensées de parole invisible
il a fallu contrĂ´ler le mouvement
empĂŞcher leurs jeux d’ombre (extrait)Musique : Thelonious Monk – Blue Monk
#LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire
micro journal 264-2022.04.24
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Un taxi dans la nuit de Beyrouth.
Taxi roule dans la nuit, le pays cavale en sens opposé. La vitre comme écran, lignées chaotiques d’immeubles jetées dans tes yeux. Traverser un monde connu reconnu, toujours surprenant. Tu te répètes, mon pays; comme un aveu sans faute. Filmer en silence, dans ton silence, dans les froufrous de l’air qui passe. Ne retenir que les bruits de fond d’une ville, Beyrouth vit quand le jour a cessé de l’agiter. Glissements de pneus; le mouvement se perçoit, sonore dans la nuit.
Tu filmes pour éviter les mots, ils anticipent, altèrent tes perceptions à trop tenter de les définir. Tu veux les sensations; toutes et brutes. Tu les veux sans transition, dans tes sens. Précipiter ton corps dans le giron du pays natal, comme on se presse contre les seins maternels sans savoir quel réconfort attendre.
Tu es montée en voiture. Au même instant, le chauffeur a laissé tomber sa cigarette par la fenêtre. Pointe de couleur fumante, elle s’éteindra seule au sol où crisse le caoutchouc qui s’y frotte déjà . L’odeur du tabac, matière qui garde possession de l’air, comme si le chauffeur fumait encore. Comme s’il n’allait jamais cesser de fumer. Elle t’a envahie de sa texture qui résiste, impossible de faire semblant, de colmater. L’odorat, le plus violent des sens. Tu n’as pas osé baisser la vitre pour respirer autre chose, le chauffeur s’étant plaint du durcissement du froid ces derniers jours.
— Bonsoir. Adonis, c’est ça? Ça caille trop, pauvres de nous.
Cherche-t-il à entamer la conversation ou à expliquer la capuche sur sa tête rabattue? Ces mots puis rien. Sa présence dans l’odeur en traine, le mouvement de sa tête, tapotement de la main sur le volant, rythme nerveux. La radio dégouline de mélodies circulaires; chansons orientales qu’on écoute depuis toujours, le classique populaire. Je suis au pays, je suis indéniablement d’ici quand ces chansons remontent du passé.
— La musique vous gêne ?
Ce seront les derniers mots du trajet. Sans comprendre ta voix intime puisqu’il change la radio de station sans attendre ta réponse. Sans se douter du bonheur doux qui te berçait à écouter Fairouz, chaleur diffuse au bassin. À chanter avec elle dans la surdité de ta bouche. Du rock à présent, comme réveil brutal du réel. La musique soudain t’indispose malgré ton amour du rock. Tu ne dis rien, te bouches l’ouïe avec la vue, avec le trop plein d’images qui poursuivent leur course, direction opposée à la vôtre. Scories de vies qui se raccrochent à ton âme en semblant ainsi te fuir.
Tu filmes, corps calé contre la portière de droite qui retient et déploie le pays morcelé. Ce Liban qui te retient, toi, bousculée d’amour, de paradoxes, tristesse, joie simple. Toi en désarroi ici, toujours. Ici c’est chez toi. Ici, c’est davantage qu’un lieu, toi avec ici, ce monstre hybride quitté, sans séparation possible.
également paru dans ici Beyrouth :
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écrire par peur d’oublier les mots #20.
j’ai peur d’un jour oublier les mots
ferais comment sans leur conversation
peur de voir basculer les mots
de perdre pied sans les bras de la langue
j’écris pour ne pas oublier
peur d’oublier le lien
j’écris pour l’oubli sans défense
les visages, je ne sais plus regarder
m’arrêter aux bouches, les gorges
humus des voix qui persistent
j’écris me répète pour ne pas oublier
décaler les images comme vent (extrait)
Musique : Bruno Letort ‘Visions du square bleu’ (1er mouvement)#LittĂ©raTube​​​ #VidĂ©oEcriture​​​ #poĂ©sie​​​ #Ă©crire
micro journal 263-2022.04.17
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Pâques, odeurs de beurre et de fleur d’oranger.
À l’approche de Pâques, les femmes pensent maamouls. Les maisons sentent longtemps la semoule. La fleur d’oranger. La cuisson du sucre, l’odeur du bon gras.
Les feront-elles cette année? Combien, le kilo de pistaches? Les amandes. Les dattes, à la limite. Quoique, même les dattes. Et le beurre. Les feront-elles cette année ?– Je vise 200 pièces au minimum… ça part vite… faut avoir assez… les invités… pour nous… faut pas manquer… puis voilà c’est comme ça… mieux vaut faire plus que moins.
Ă€ l’approche de Pâques, les femmes se rĂ©unissent par groupes pour allĂ©ger la besogne. Et l’égayer. Parfois deux jours de travail par foyer: c’est long, fastidieux. Pâte et farce. Le plus long, rouler les boules Ă la bonne proportion. Les creuser, les fourrer Ă la main, l’une puis l’autre. Dans ce moule individuel en bois sculptĂ© oĂą la pâte se colle souvent. Ne pas les dĂ©chirer. Refermer, toujours sans trou. Puis taper Ă©nergiquement pour Ă©jecter la pièce du moule avant la cuisson, sans l’écorcher. Les enfourner, les unes près des autres sur la plaque prĂ©alablement huilĂ©e. Et ce n’est pas tout. Chaque recette a son petit truc supplĂ©mentaire. Se retrouver Ă deux ou trois, pas plus: « On commence chez toi? Demain chez moi?Ça te va comme ça? »
La question: pistaches… noix… dattes… ou sans dattes… ou amandes… tu fais quoi, toi cette année? Elles finissent par faire et pistaches, et noix, et amandes et dattes.




À l’approche de Pâques, les femmes s’inquiètent des kilos.
– 200 calories pièce, tu imagines! Non, mais tu imagines!
– Non, tu es sûre, autant? Ah là , là !!! Toujours comme ça! Dès que c’est bon, faut que ça soit interdit, comme ça!!!
– Et encore, ce n’est pas qu’un seul jour, dis! Pas qu’un maamoul, quand t’y penses! Si ça durait qu’un jour, passe encore! On ferait régime le lendemain. Mais des semaines et des semaines de maamouls! Et on adore ça, dis! Avoue, quoi!
– Oui, je sais, je sais, c’est terrible! Affreux, tellement c’est bon! Et dans toutes les maisons! Y en a partout! Comme ça, sous nos nez! Et on ne peut même pas refuser! Ça ne se fait pas de refuser!
– Si on commençait un régime, comme ça, là , de suite. Comme ça au moins, c’est clair et radical! Qu’est-ce que t’en penses? Une bonne idée, non, comme ça?
– Ah non! Pas en période de fête! On le fera après, dis! Voilà ! Comme tous les ans! Puis on sort du carême! On sort de la privation, dis!
– Oui, oui ! Allez c’est pas tous les jours Pâques! Tiens, moi je commence à préparer mes maamouls la semaine prochaine. Tu viens m’aider comme l’année dernière? Et après, on fait ça chez toi? Tu es d’accord pour que je commence cette année?À chaque fête de Pâques, les femmes font des maamouls. Et tous les ans, elles reparlent recettes. Remettent en question leur savoir-faire. Cherchent de nouvelles astuces. Goûtent les gâteaux des autres pour comparer. S’appellent pour des conseils. Commentent les résultats: farce, consistance, couleur, pâte, goût. Il y a toujours moyen d’améliorer ce qu’elles considèrent comme des œuvres. De perfectionner leur art.
À chaque visite, les maamouls se tendent. La période de Pâques est une gigantesque dégustation. De maison en maison, les papilles font claquer le goût. Les femmes s’inquiètent. Se réjouissent et s’inquiètent de tout: la prise de poids, le succès de leur recette, la mobilisation à la cuisine.
Le refont-elles cette année? Avec quels ingrédients, quel gaz?
Pour quel nous?également paru dans ici Beyrouth :
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parler comme écrire m’écrasait déjà.
tu as mis du temps Ă parler
parler comme Ă©crire m’écrasait dĂ©jĂ
il m’a fallu apprendre
les mots
je me risque dans leurs nuances
j’efface, précise, renonce
décide des mots, comme geste de foi
leur justesse fonde ma sincérité
j’ai tardé à parler (extrait)musique : Rachmaninoff plays Elegie Op. 3 No. 1
LittéraTube​​ #VidéoEcriture​​ #poésie​​
micro journal 262-2022.04.12
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vertiges d’une révolution, pour quels vestiges aujourd’hui.
Mai 2022, comment penser nos élections sans se heurter à d’autres temps ? La révolution d’octobre 2019, sa vitalité en sourdine dans nos souffles encore, les soubresauts de l’espoir comme appel et foi. Le vote aujourd’hui, comment poser ce geste digne, noble, sans la gageure du neuf. Vigueur d’une promesse scandée dans les rues, dans nos vies, nos corps.
Octobre 2019. Tu dis quoi de cette révolution, maman ? Et toi khayé, mon frère ? Sur Facebook l’émotion d’un militaire qui pleure à l’hymne au pays, le visage des femmes. Transpiration de puissance collective. Ces moments du Liban, eux et moi à Paris. Instants sans chair, leurs journées sur mes écrans, comme fragments de réel.
Combien de jours ? Ils comptent, fierté ou argument, comme on déclame nos années de couple pour se rassurer sur le lien. Je n’ai que les écrans comme fantasmes des rues. Écrans en verve, pleins mots, cèdres émotions rouges ivresses d’horizon. Les vidéos tressautent, nerfs et joie, les vidéos bougent mais ne sont pas mouvement.
C’est compliqué, pourquoi ? de penser les odeurs, poussières et cris, le quotidien qui se précipite, les rires ; se cogner comme gamins. Il faudrait y être pour en être. Faire partie, douleur de toujours, être partie pour mieux faire partie ; revenir vérifier, tous les trois mois maintenant. Savoir sans mots que j’y suis, que j’en suis.
Vertige, le peuple dans les rues, peuple depuis quand ? Une chaîne humaine reliera le nord au sud, vertige ; ni image ni abstraction d’hommes que ces corps noués. Je me raccroche, de loin. Vertiges de larmes à tout coin d’écran parce que l’hymne national s’épand d’un instant ordinaire, parce que je vois l’union, parce que je ne sais pas penser.
Pourquoi c’est compliqué ? Sans avis, je ne veux pas d’opinion, mais oser l’abandon. Hommage au peuple, énergie de terre, mouvance qui tient. Du bout de ses doigts levés haut, il vocalise sa singulière opposition, arrête un pays que rien n’a jamais stoppé. Pourquoi ces larmes, je ne sais ressentir, ni joie ni douleur : mais hâte d’écrire, me résigner au flou, ma gravité, mon vertige de toujours.
Je demande. L’amie ne sait pas, sa seule certitude, plus rien ne sera comme avant. Plus jamais comme avant. J’entends l’amie de toujours me dire ce jamais et j’ai aussitôt peur qui troue, espoir fou et peur. J’entends ce plus rien ne sera plus jamais comme avant, ce plus rien qui tranche, aussitôt aspire le pays d’avant, l’enfance, plus rien ? Les années adolescentes, leurs douleurs et la grâce. Magnanimes portes ouvertes, la générosité humble. Les voisins qui s’interpellent d’un immeuble à l’autre, klaxons et chansons qui débordent et envahissent comme les insectes de nuit. Le linge qui danse sur les balcons.
Le trop de tout, tout en trop, plus rien comme avant ? Je tangue, farouche clivage. Nécessaire insurrection ; élastique nostalgie. Faut-il tout perdre de cet avant de mon pays d’avant et moi dedans, moi non plus. Famille jeux joie lumière d’orient ; plus rien rien plus rien ne sera comme avant… je ne pense plus, ça scande sous mes paupières, ribambelle de vers.
C’est compliqué, mais pourquoi ? Je lis les slogans, les visages sont mes ancres d’émotions. Je regarde l’entre-deux corps que tissent les corps du groupe, danses de rue et nourritures en partage, pyramides comme vaines élévations de cieux. Je regarde ce qui fait unité, séparation, s’il s’agit toujours de chercher sa place. Ce qu’on trouve parmi les lianes. Je vois des drapeaux partout, je lis les avis des uns des autres, je n’en sais pas davantage, tout émane de loin, tout m’écarte, tout sans cesse m’y ramène.
Je me rêve là -bas, d’autres y vont. Je ne prendrai pas l’avion pour retrouver les parents qui se languissent de moi, ni pour le plaisir d’une knéfé, d’un taboulé ; je n’arpenterai pas la mer ; je n’irai pas éprouver cet indéfinissable y être, en être, y être et trébucher d’amour pour ce pays, à tous pas. Je me rêve là -bas, foule rejointe, brouhaha exubérance, qu’importent les arguments et objections autres, la peur au ventre, ma peur d’une guerre, toujours cette peur quand. La guerre comme l’amour, il te suffit de les avoir vécus pour être à jamais hantée. Aller tenir une main, triturer des doigts inconnus, sentir la sueur dans ma paume, vivre la sueur d’autrui sur ma peau, me mélanger vertiges, me consoler dans ce flou. Il faudrait y être pour en être.
Compliqué d’être libanais ? Compliqué de ne pas l’être. Libanaise comme eux, dans la différence. Je pleure tous les jours, des larmes à la voix coupée, et ma honte de ces émotions indécentes, je n’y suis pas. Quel loin jamais mien ? Depuis les incendies des forêts, puis les esprits en flamme, le feu du peuple ; le Liban peuple ? Depuis toujours quel loin m’y colle.
En être sans y être, vertiges et fantômes. Soudain petite face à la terrible angoisse du retour d’avant, l’autre avant, celui des massacres sans visage.
Octobre 2019. Je pensais l’avant, sans pouvoir imaginer l’après, par manque d’imagination, de savoir politique. Sans me douter que l’après échappera à toute imagination, à tout discernement. Octobre 2019, comment penser l’après quand l’après est août 2020 et son après. L’effondrement depuis, absolu. Destruction jusqu’aux entrailles. J’assiste à l’après, notre maintenant. Plus horrifique que tous les avants. Aphasie, hébétude, comment survivre dans un réel qui fracasse jusqu’aux mots.
également paru dans ici Beyrouth :
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écrire la fatigue #19.
écrire la fatigue
les phrases qui boitent
mots dispersés
même parler pèse en bouche
muscle distrait
ma langue creusée d’obsessions modestes (extrait)#LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire
micro journal 261-2022.04.03
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téta concentre le Liban dans ses rides.
Tu y retournes tous les ans. Chaque voyage au Liban s’écrit dans cette visite. Une fois par an, comme anniversaire sans cérémonie. Dense de ces instants où téta seule existe dans ses rides qui affirment ; par sa respiration traînante qui concentre le monde, exhale le Liban.
Quand ta grand-mère ne parle pas, elle regarde le vide par-delà sa peau. Les sièges devenus informes, creux même occupés ; la petite table en bois de cèdre, désormais dégagée. Vase, fleurs, cendrier transparent, rien autour d’elle, rien n’accroche ses yeux délavés de la vie qui les emballait avant.
Regards sans intention, racornis par le temps. Par ces années qui finissent par dessécher l’homme. Elle pourrait maintenir les paupières fermées : dehors, comme dedans, même blanc. Tu ne vois plus la vie cligner aux mouvements de ses paupières, elles bougent oui, convulsions musculaires. Puis des mots lui viennent, qu’importe les idées, phrases construites, insensées. Elle parle toujours votre dialecte d’arabe, avec des lignes grammaticales, sans signification. À babiller, sans le lien qui sauve de l’inanité. Bavarde, elle si silencieuse autrefois. Elle n’arrête pas de dire, ne s’entend pas parler, sourde à tout, à elle. Milliers de mots à tes regards lancés. Tu scrutes ses lèvres pour recoudre ce qui pourrait l’être, rien ne se dresse. Mots renvoyés au sursis. Sans le support de la relation. Téta est seule avec ses mots.
Sur sa bouche, tu lis. Vocables, et c’est comme parcourir un dictionnaire, buter contre manuel de linguistique. Votre belle langue devenue lexique. Vous ne partagez plus d’histoire, téta est devenue Histoire. Relique, souvenir déjà , alors que ses jambes continuent à vivre. À exiger soin et présence. Ses bras, le ventre, dos. À exiger que l’amour se dise enfin. Toi, posée devant elle, comme siège ou table vide. Ou comme son cendrier propre depuis qu’elle a oublié qu’elle fumait. Depuis qu’elle certifie n’avoir jamais fumé (tu te retiens de lui rappeler les deux paquets par jour). Toi, vous, décor mouvant qui s’agite autour.
Un sourire parfois. Que transmet le sourire, la malice, sans la conscience ? Son visage anguleux. Son corps, enveloppe d’os. Dos replié vers l’avant, vaine tentative de se recroqueviller sur soi, sur ce passé et ses trainées d’images. Tu lui prêtes des intentions, elle se ramasse pour les retenir, tu te dis. Elle s’en fiche, le questionnement t’appartient. Dans vos échanges décalés, tu t’acharnes à retenir le temps, à éloigner la mort. Tu la veux grand-mère et te faire pardonner ta jeunesse. Incarner le fantasme des générations de femmes, rhizomes de communes histoires familiales. Vous seriez les extrémités vivantes de ce mirage. Tes gestes solitaires, complicité malgré elle. Elle s’emballe par instants, soubresauts organiques. Mutisme sinon. Immobilisme de l’absence. Une vieille qui a déserté son corps. Et s’en fiche. La tristesse, c’est votre histoire ratatinée. Téta, placidement terrifiante. Ta grand-mère vit dans ton âme, son esprit est dispersé.
Tu y retournes tous les ans. Tu prépares l’après, tu vous prives du présent. Tu prends beaucoup de photos. Tu n’as jamais eu autant de photos d’elle. Il me restera les photos, tu penses quand tu l’observes, comme un artiste son modèle. Que cherches-tu à attraper avec ces clichés d’où elle te fixera éternellement, sans sourire ? Elle ne sait pas que tu la photographies. Elle regarde l’objectif dont elle ignore la visée. Vacillante dans ce corps qui manque de tomber quand il cesse d’être contenu. Les mains posées sur les cuisses, paumes vers le plafond comme de supplier les cieux. Tu ne lui connais pas ce nouveau visage au menton pointu. Tendu vers tu ne sais quelle absence.
Tu échoues à voir la physionomie du présent. Dans ce combat occulte, c’est toujours le visage du passé qui impose ses traits. Tu t’agites seule dans tes moments de recueillement sur votre lien fuyant. Elle te regarde pourtant.
également paru dans ici Beyrouth :
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ton visage comme enfant s’étonne.
je te quitte toujours
ton visage comme enfant s’étonne,
demande oĂą je pars
tu oublies, serrée en marge
je me retire incertaine
pousse mon corps vers l’autre pays
sans apaisement, figure laineuse
par quels choix inversés, avec sans toi
je quitte à tâtons
sommes-nous pacte d’amour absolu
qui j’aime moi, je te demande
comme on cajole les bébés (extrait)LittéraTube​​ #VidéoEcriture​​ #poésie​​
micro journal 260-2022.03.26
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quitter le pays, les couleurs de sa terre.
Tout contre le hublot, traînées de poussière humide. Éviter le pays qui repose comme corps en arrière-plan, éviter les contours du pays, la couleur de sa terre, ceinte de mer. Éviter de le regarder, sans arriver à lui tourner le dos.
Le capitaine se présente en arabe, anglais, français. Détails du vol, les mêmes, scandés sur différents tons selon la langue en usage. S’amuser à vérifier la conformité du message dans ces trois langues, les nuances du discours, aussitôt fière de les parler, de pouvoir se distraire au jeu des sept erreurs.
Après de longues rondes au sol, soudaine accélération de l’avion. Le cœur s’affole, sans peur. L’émotion part du ventre, comme si, en décollant, l’engin décrochait dans son essor, les organes. Son corps crie en silence l’étrangeté de se sentir brutalement (il faut toute cette violence pour décoller) arrachée à sa terre. À son pays. Elle ferme les yeux pour entendre parler son sang. Que ses muscles disent ce qu’elle n’arrive pas à penser, à éprouver.
Bulle d’irréalité que ce lieu clos et public. Les compagnons de route, des inconnus anonymes. À ses côtés, les deux sièges restés vides. Elle a regardé défiler les passagers, soulagée de les voir poursuivre leur chemin : enfants, parfums, embonpoints, hommes sentant le tabac froid… Soulagée, sans savoir que faire de ce silence pourtant espéré.
L’espace entre ciel et terre, marge de deux pays. Flotter ; seule, éphémère. Perdre un soupçon d’humanité. Elle ne dort pas, s’absente comme divisée d’elle. Elle ne pense pas, engourdie par le ronron des moteurs. Elle n’a pas de mot, ni une langue ni l’autre. Elle ne ressent pas, nuit portée au ventre. Elle n’écoute pas la gravité du moment, ce voyage. Tout somnole, comme de regarder un paysage ou un feu.

Voix du capitaine. L’avion se prépare à atterrir. Déjà  ? Sa voix, la même qu’au décollage, comme l’écho halluciné du pays étendu de l’autre côté du hublot. Son pays, à présent quitté. Étreinte d’émotion. Retour au réel avec les trois langues qui défilent dans les haut-parleurs de l’avion. La joie, dans la voix du capitaine. Les précisions sur ce qui les attend à l’arrivée débitées scrupuleusement. Paris, un autre sol. Mais qu’est-ce qui t’attend, toi ? La vie à venir. Attacher sa ceinture. Bourdonnement, pression dans les oreilles. Et cette impression d’étouffer. Le corps prend le relai, comme au décollage, mais dans un mouvement qui chute. S’écrase. Elle fixe la terre qui se précipite vers eux, doigts enfoncés dans les accoudoirs. Paris, à toi Paris !
Pieds qui pointent le bout des baskets avant de se déposer. Visage tendu ; droite, gauche. Bras, jambes. L’autre bras suit le geste, entraîne poitrine, bassin. Des parcelles d’elle, dépliées. Elle sort de l’avion comme d’une membrane: l’existence passée. Elle n’est plus au Liban. Et déjà ce creux au centre, c’est tout blanc en elle, ouaté.
Premiers pas au sol, sensation de marcher sur la lune. Engourdissement. En elle ça vacille, tout d’elle titube tandis que ses jambes déroulent des actions ordinaires, ses muscles déploient des mouvements réflexes. Corps et esprit dérobés à la gravité. Elle sait que la terre est partout terre, que l’air autour est fait d’oxygène comme au Liban. Mais ses pieds prennent une autre consistance. Corps troué, sans densité. Cœur battant comme les secondes qui précèdent les rendez-vous.
Elle fixe le point le plus lointain devant, dans cet aéroport glacial, au nom humain. Charles. Ça pourrait être un oncle. Voiler son regard pour ne pas trahir son attente tandis que ses yeux balaient alentour, quête silencieuse de retrouvailles. Retrouvailles mais avec l’inconnu, sans s’étonner du paradoxe. Débarquer, portée par l’orgueil triomphal des conquérants. À toi Paris ! Elle voudrait le hurler. Applaudissements du monde, acclamations de l’univers. Neil Armstrong sur la lune. Ses premiers pas en terre inconnue. Elle a regardé des documentaires et comme par effet calque, tout de son corps y est. Mais personne pour ovationner sa descente. L’absence commence.
également paru dans ici Beyrouth :
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écrire Paul #18.
dire Paul
sa syllabe ronde
simplement le nommer
écrire sans distance
sortir du réel
Paul de présence pleine
écrire contenir son ombre
chercher les secrets de sa liberté
improviser sa puissance
Ă©crire Ă cran, en bloc (extrait)Musique : Omar Yagoubi, Tristanon!, « piano jazz »
#LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire
micro journal 259-2022.03.17






