Archives

  • carnet | nov-déc 22 (écrire vite, court, tout quasi jour)

    #26
    tais tout ça reprend rabâche m’abstenir trop de mots, trop de quelque chose ça commente tu te répètes voles en éclat chut faire le vide je fais le vide avec la parole tu arrêtes les mots par les mots je pense le ne pas penser me dire de me taire c’est parler ne pas commenter le vide me vider ne pense pas tu fais exister ne dis pas tu fais exister je me crispe sur le vide j’en suis pleine tu imploses faire le vide ça passe par les mots dire le vide le remplit mon trop-plein

    #25
    Ça a commencé par hasard. Tu veux bien répondre à des questions, je te filme. Elle vérifiait les prises, l’image surtout, je supprimais quand elle ne se trouvait pas assez belle. J’ai ça maintenant, cette innocence, écho des murmures qui hantent. Ses visages, comme éternité, depuis que je suis sans elle. Retenir sa voix. Elle chante, défi de présence ; elle me prononce proche, me parle immédiat. Précipite ses rires, nous répète et je nous entends. Son absolu à chaque surgissement. Je m’agrippe, contaminée de manque.

    #24
    je me hais me hais d’être tant familière des guerres que plus rien | me hais de n’éprouver rien | de tant avoir enseveli de morts que vie et mort jettent même bruit de galop | l’effroyable banalisé| me hais de perdre le collectif le monde | ni compassion ni révolte | me hais de m’acharner de m’exclure | que tout ne soit que trous de serrure, journées sans intérêt les miennes | l’impossibilité de | que mes tristesses m’enterrent comme m’obsèdent mes chers perdus | me hais de regarder d’entendre l’absence dans toute parole | que tout drame me soit mime, le langage mensonge absolu.

    #23
    Ça ne sera pas un fait divers, ce fait banal aussitôt effacé dans le magma des drames du pays. On n’en parlera pas, journaux assaillis d’autres voix, désastres partagés. Ça ne sera pas un fait divers, on le dira accident, certains préciseront domestique, avec cette pointe de mépris involontaire. Ça n’aura pas l’attrait monstrueux d’un fait divers. Ne cherchez pas à voir. Éloignez-vous de nos murs, l’affaire est personnelle, on la mangera comme nos autres secrets, tragiques intimes. On se drapera de pudeur.

    #22
    il a pourtant fallu retourner, valise fermée comme le visage du père | rentre chez toi ma fille, pas de ça chez nous | elle avait pleuré expliqué, calvaire de vie | il a répété sans un sourire de trop, le mariage est sacré, ta place près de lui | martelé sans douceur, tu n’aurais pas dû, et tes enfants | il a fallu retrouver les anciennes nuits | comme si de rien n’était, se résigner épouse, se consacrer mère | il aurait fallu naître ailleurs, en d’autres temps | halluciner d’autres vies | elle aurait alors peut-être pu.

    #21
    pourquoi il fait ça laisse tomber mais quand même je ne comprends pas tu t’en fous on n’a pas les mêmes valeurs ils me font rire ces gens dans le métro on est tous pareils quand ça stresse indécent il est vraiment il faut que je quitte pourquoi je reste c’est fou ce chantier ça change tous les jours comme ça près de la gare pourquoi tant de valises ce matin première fois sans eux aucune envie de fête c’est beau leur joie de langues étrangères je n’ose pas filmerai sinon je ne sais pas je suis heureuse toujours le matin c’est fou ça me va bien le matin si les heures étaient vêtements je dirais que le matin me va le mieux à merveille.

    #20
    Depuis (sans toi), il me faut ça, devenir deux en même vide énoncé. Deux et plusieurs. Le manque affirme mon absence. Je vois mes gestes me maintenir. Fragments. Mes bras se détachent, mots me détournent, mes regards m’effacent. Les pieds battent d’autres terres. Combien de corps nous articulent. Je ne suis pas seule, dispersée deux et plusieurs. Je t’ai veillée, l’espoir comme miroir lourd de paroles trompeuses. Depuis sans toi, interrompue. Je joue depuis, comme flou éclaté d’une marge sans toi. Nous répéter ne te fera revenir.

    #19
    Son lit comme ventre muet. Dans sa chambre, tu n’attends rien. Immobile près d’elle. Allongée flanc gauche, bras ankylosé sous ton poids, tu ne bougeras pas. Tu voyages sur ses paupières fermées. Son profil, icône paisible quand la douleur, l’insoutenable, tombe. Heures nouvelles, sans rien attendre. Tu écoutes expirer la machine à oxygène, intruse présence. Ta prostration. Son corps, légers tremblements, gestes brusques par instant. Elle ouvre les yeux, regarde vers toi. Tu n’attends pas, elle te sourira. Te caresse déjà l’avant-bras ; ne s’attendait pas à ce que tu sois restée.

    #18
    Les chiffres comme 3e et nouvelle langue. Vous êtes 5. 4 garçons, 1 fille. Tu as 1 mère et 1 père. Tu as 1 tante et 3 oncles maternels. 11 du côté paternel, combien de femmes combien d’hommes, te concentrer avec les doigts pour bégayer le tableau. Le monde en dialogues chiffrés. Plus stables que les mots, comme pierre pour les pieds. 1, 2, 3, 4, 5… reprendre quand tu oublies. Rassurée de retrouver la suite, on ne s’y perd pas longtemps. Répéter bercée par ces refrains immédiats. Répéter ; ça bat dans ta peau comme le cœur de ta maman contre ton visage.

    #17
    Déplacer mon corps. Dégager ses alentours. Sortir mes yeux des trous de serrure. C’est moi que j’éloigne. Séparer mes ombres. Me pousser, quitter ce point. Bouger des os. Décentrer le cœur. Bouger, exagérer le geste. Jambes bras, tout de moi : décaler ce corps pour ne pas basculer. Dos détaché comme on décolle la peau. Je porte mon corps. À secouer. Projeter mon bassin, plus loin que possible. Bouger du monde ancien comme on décale un meuble. Quitter sans sembler trembler. Forcer le mouvement ou l’immobiliser.

    #16
    La main retient la porte, pieds s’impatientent ; je remercie | Les voix de la RATP nous informent nous alertent, nous : nous le savons déjà | Il me tient la porte et c’est lui qui sourit comme de gratitude | Il me tend un document qui ne me concerne pas, mais il n’en démord pas | Vous pouvez revenir quand vous voulez | Je vais vous trouver une solution, laissez-moi regarder une seconde | Tu l’embrasses de ma part, je n’arrivais pas à la joindre, je m’inquiétais.

    #15
    Assumer la détresse de cette nuit pour qu’elle chemine vers son terme et son retournement. Littéralement précipiter le monde dans l’abîme où déjà il se trouve. En chacun se poursuit le combat d’un faux jour qui se succède avec la vraie nuit qui se fortifie. De fausse aurore en fausse aurore, et de leur successif démantèlement par la reconnaissance de leur illusoire clarté, s’approfondit la nuit, et s’ouvre la tranchée de notre chemin dans la nuit.

    Passage de hasard de l’auteur d’à côté, son recueil à mes côtés. Page au hasard surgi du déséquilibre, le livre perd ses feuilles, on devine la collection. Saisir le texte entre mes doigts agités à retenir les pages qui se détachent, à tenir le paragraphe, à recopier ses phrases. Fidèle à la virgule près, ces virgules que je n’aurais pas gardées. Résister à la tentation de changer de poème, choisir au lieu de cette passivité arbitraire. Chambre de silence, quelques alertes sonores de messages que j’ignore, doigts pris par le bloc de mots, page 184.

    #14
    Casser le temps, ses aiguilles qui harponnent tous gestes, emprise de chiffres. Détruire ce temple étranger au réel. Enserrer les heures en une pointe unique ; les minutes et les secondes sauvages. Détourner montres, calendrier, agenda, en faire des coloriages, formes creusées sans nos âmes. On ne bougera pas dans le temps comptable. Pieds au sol, sans débris de passé, sans tremblements des fins. Il n’y a pas de début. Ni coupure ni continuité. Les morts sont présence d’une autre poussière que nos peaux frileuses.

    #13
    Vous ne voyez pas qu’il n’y a plus de place. Doucement. Ce n’est pas grave. Voilà comme ça par exempte. Ah non je suis descendu pour laisser sortir, je rentre. Pardon. Pardon. Pardon. Pardon. Attendez elle ne s’ouvre pas encore. Ah désolée. Pas de problème. De toute façon moi aujourd’hui… Vois avec tes oreilles il a dit. Vous êtes notre première patiente de l’après-midi. Pour la première fois en 8 ans je change de menu, il ne va rien comprendre. Elle ne t’a rien dit ? Ça craint. J’ai l’impression, c’est juste une impression. J’avais une question, on m’a dit que tout allait bien… Non on ne part pas encore, le médecin va te voir; tu es sage, oui, oui. Rappelez-moi votre nom. Y a des gens ils ont besoin qu’on leur dise que c’est bien ce qu’ils font et d’autres ils savent, pas besoin. Je trouve que Hugo va bien avec Chloé, c’est la combinaison parfaite tu vois. Ce n’est pas facile tu vois. Tu sais que pour moi c’est trop un truc que je voulais genre mais un an à ça, ça a rendu le truc mécanique, genre tu vois ? J’adore les images mais j’ai tellement fait genre que je n’avais plus d’inspi tu vois. J’adore avoir fait ça parce que ça m’a permis de savoir que je ne voulais pas le faire enfin tu vois enfin genre.

    #12
    Ni lire ni nommer, mots à l’écran de l’iPhone comme ruine d’alphabet. L’annonce de l’ineffable, l’annonce sans bouche. Tu as compris dans l’instant. Tu resteras coincée dans cette seconde, comme enfermée dans ce matin-là. Violence d’un immédiat détruit. Sa mort est l’absolu manifesté. Il n’y a plus de temps, tu es orpheline de frère. Énigme prématurée.

    #11
    Elle, à la porte. Ce qu’elle retient d’elle pour ne pas te retenir, te supplier. Reste. Sa main sur la poignée pour ne pas agripper tes os, t’obliger. Tu chantes pour la faire rire, consoler votre lien. Elle, ses lèvres tremblent pour se refuser les mots. Reste. Ses yeux qui ont toute puissance, arrêter ton monde, le ramasser. Tu partiras, ton corps seul précipité vers l’aéroport, l’occident, ton agitation. Elle, son silence. Ton corps quittera. Il te quittera et elle. Toi tu restes, avec ta mère. Immobilité de seuil.

    #10
    Il a fallu trouver autre chose. Puisque fille. Protéger les robes, ne pas abimer le corps. Il a fallu renoncer aux jeux de catch et de guerre. Flâner parmi d’autres terrains, sans cris ni foot. Les livres comme objets ont bâti ces espaces. Demeure de papier où me cacher, convertir mon dépit, ma honte. L’écrit, alternative aux poupées des petites : il a bien fallu abandonner les jeux des frères. Ni fille, ni garçon, me suis remise aux livres comme matière à voir et toucher. Puis délier une autre puissance, les textes. Lire écrire, dedans et dehors ramassés, seuil où je me décide.

    #9
    pendant que je traverse au feu rouge, je suis nos tracés de solitude | pendant que je regarde le ciel, la mer me manque | pendant que je ris avec mon frère, maman est contre ma peau | pendant que je baisse les paupières pour me taire au monde, mon sang s’agite | pendant que j’écoute, je me demande si mes pensées sont visibles, si je peux être trahie par leurs odeurs | ils défendent des opinions, je m’abstrais | pendant que les mots (je n’étreindrai plus Paul) tentent de rendre sa mort réelle, son visage m’apparaît, fracas et vitalité.

    #8
    À l’Université libanaise. Ne pas m’attarder sur la photo. La classe est dans le noir, quelques tables éclairées par les smartphones tenus à bout de bras. On devine les corps dans l’obscurité, ne pas regarder leurs traits. Leurs immobilités devant les cahiers. C’est une photo, c’est leur quotidien immédiat, mon réel amplifié. Ne pas écouter les souvenirs, les devoirs à la bougie, toute ma scolarité. Ne pas m’attarder sur la photo surgie du hasard, ne pas liker, ni réagir. Éviter leurs bouches solennelles, les pages éblouies de lumière blanche dans un pays sans électricité.

    #7
    Lèvre d’en haut, dressée devant ; prête à empoigner, comme main à l’affût. Le visage envahi d’elle, dents recouvertes, langue engloutie. La lèvre supérieure prend place : supérieure, au pied de la lettre | Bouche entrouverte sur des rêves qui durent, babil muet. Les yeux et front tombent dans un même geste d’abandon, expose sa jeunesse | Présence confiée au smartphone. Du visage penché, on ne voit que le crâne, comme immense joue lisse, lustrée. Résister à l’irrépressible envie de caresse. Je veux même douceur pour mes dernières années.

    #6
    Il a ce regard de paupières, yeux bleus entre éveil et somnolence. Comme s’il se tenait au bord de nos mouvements. On pourrait le penser concentré, attentif. Je vérifie, ses pupilles restent immobiles malgré mes gestes. On pourrait le croire intéressé par nos vies. Il trône, figé dans son semblant de présence comme statue à honorer. Je me garde de trahir le secret de mon grand-père, de peur de voir son visage s’effacer.

    #5
    Lundi sans ciel. Ou son trop plein. Le ciel est tombé. Par terre. Perdu sur les murs, dans les feuilles. Ciel sur nos peaux, nos visages d’hiver. Diffus sur les toits des voitures. Ciel partout, ce matin fracassé. Partout et nulle part, détalé. Comme manqué, dissous. Ciel de monstrueuse présence. Blanc sans seuil. Comme grand lâcher d’âmes, particules de nos morts ; on les appelle anges, je les préfère humains, manifestés.
    Vérifier le ciel au réveil, par lui je sais que je suis en vie.

    #4
    Tu veux quoi. Plus je pense moins je sais

    #3
    Sa voix parlait aux autres alentour. Eut-il fallu qu’il me l’adresse pour que je l’entende aujourd’hui ? Qu’elle disperse ma matière. Je décrirai sa voix, la dirai pierreuse, paysanne. Je parlerai de son accent de montagnes sans saison. Ne l’entendrai pas. Il aurait fallu traverser le salon, ne pas se cogner aux tables basses, aux fauteuils. Lui adresser ma présence, une main sur son bras. Qu’il me voie l’écouter. Les histoires de nos ancêtres à travers sa voix, il m’aurait fallu.

    #2
    Je n’entends plus sa voix, devenue image. Je la vois, la vis en mots, mots n’entendent pas. Comme si la langue s’était approprié le réel, mon grand-père souvenir. Je n’entends pas sa voix, mais je saurais la dire. Il me revient, silhouette courbée, présence de fenêtres. Depuis, j’ai l’amour des fenêtres, nécessité de ciel visible. Il ne me regardait ni n’écoutait. Plus tard il s’intéressera à moi, j’existerai. Je me répétais, sans arriver à l’accrocher de mes yeux qui le fixaient, impoliment commentait ma mère.

    #1
    Il le touche du doigt, une deux trois fois, tremble devant. Le bouton ne bouge pas, porte fermée immobile. Les autres piaffent dans son dos, passagers enfermés dans son mouvement. Il tente le majeur, ses lèvres se serrent comme pour accompagner la main. Le bras droit s’accroche à la canne qui aide à marcher. Tout de lui se crispe et frémit au rythme des doigts qui caressent, croyant pousser. La porte s’ouvre, fracas métallique. De son bâton, il pointe l’extérieur où s’évadent déjà ces corps qui ont trop attendu.

    écrit dans le cadre d’un atelier proposé par François Bon

  • autofictiographie #10, j’entends les mots me penser.

    j’ai oublié mes mots d’enfant
    demain si prévisible que paupières se crispent, présent manqué
    la chaleur m’empêche d’analyser, genoux ramollis
    je vertige paroles décousues, nos dialogues comme mouches
    je défais le temps, m’étale comme ventre paresseux (extrait)

    #LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire

    micro journal 292-2022.12.18

  • la patience des nuits.

    depuis sans toi
    j’ai perdu l’attente
    perdu la joie de toute attente
    j’ai pris la patience des nuits
    me quitte la nécessité récit sauvage d’entre-deux
    tout me quitte
    la colère qui tient en éveil (extrait)

    #LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire

    micro journal 291-2022.11.27

  • j’ai peur d’un jour vous oublier.

    vous avez cette voix, ce rire
    qui fait aimer le dialogue
    notes nomades sur ma peau
    vous ne consolez pas,
    vous ne rassurez pas (extrait)

    #LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire

    micro journal 290-2022.11.20

  • elle a pris la présence terrible des visages.

    elle a pris la présence terrible des visages
    elle n’est pas à portée de peau
    privée d’elle, tu es l’abandonnée
    monde de passagers sans tendresse
    tu t’attardes dans ses marques
    tu es l’enfant sans mère, factice adulte (extrait)

    #LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire

    micro journal 289-2022.11.13

  • veille sur l’âge de tes gestes.

    suffoque de sommeil empêché
    écrase ta pensée, le doute va trop vite
    tu seras sauvée de quelles fautes, tu oublies les raisons
    dors sur tes genoux, dors sur ta fatigue (extrait)

    #LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire

    micro journal 288-2022.11.06

  • Relire notre histoire au hasard des photos

    Flashphoto agrandit tout.

    Ça pourrait être un slogan sur la devanture du magasin. C’est la répartie triomphale de ma mère à chaque nouvel accrochage au mur. À l’heure où ses contemporains multiplient les versions numériques d’un même cliché, pour créer l’image idéale, maman choisit sans hésiter une photo, puis l’autre pour les dupliquer (sans les négatifs détériorés depuis). Ou, et surtout, les agrandir. Alors que nous zoomons et dézoomons à l’écran, testons et posons des filtres, recadrons ou retouchons… elle découvre avec enthousiasme ses «  tableaux  » restitués, enchantée de voir sa famille en grand. Aucun argument technique ne viendra altérer sa joie à déjeuner devant nos visages de gamins heureux de fixer droit, réunis sur les murs de la salle à manger. Sa fierté de relever que nous étions très bien habillés, n’est-ce pas.

    Flashphoto agrandit tout, mais il estompe les contrastes. Le photographe la prévient : la qualité des originaux ne permettra pas de faire des miracles. Qu’il se détrompe, ils n’en ont juste pas la même définition. Dans la perception de maman, le miracle n’est pas forcément grandiose, là réside sa vraie magie, surgir du peu : la matérialité de la photo suffit à provoquer la présence, tel un talisman elle n’est pas importante en soi, mais comme support. Ma mère ne l’envisage pas selon les mêmes critères esthétiques que les professionnels de l’image, le rendu est beau par ce qu’il nous donne à être. La photo ne reproduit pas, elle produit les retrouvailles. Fut-elle floue, pixellisée parfois. L’essentiel est de côtoyer les siens en permanence, de pouvoir leur parler, de vivre devant leurs yeux, traces d’une histoire en commun. Comme en toutes choses, maman a le geste décalé, prosaïquement artistique.

    Tout retour à la maison me confronte ainsi au passé, avec parfois le regret d’être humaine, soumise au temps, aux pertes inéluctables. Au nécessaire travail de mémoire. Pour rectifier les zones illisibles de ces photos pâlies, je superpose le souvenir au papier. Chaque capture est acte et silence. Ici dans une rue de Beyrouth, une photo-surprise réalisée il y a plus de 50 ans, mouvement volé retenu. Ma mère jeune, dans la rue avec son beau-frère. On les devine, mais on pourrait aussi les imaginer sortir d’un écran de film ancien. Noir et blanc, rareté, posture des corps, gravité et expressivité… nous portons sur papier, un air d’acteurs vieillissants. Maman a un faible pour cette photo, elle l’a également agrandie, exposée dans un coin du séjour.

    Les reproduire pour les partager en gardant les originaux. Pour les montrer aussi : habiller de visages humains les murs et étagères de toutes les pièces, des couloirs, des chambres. Le jour où elle a manqué de place pour ses nouvelles acquisitions, ma mère a trouvé d’autres territoires à investir : les coincer sous la planche en verre de la table de la salle de séjour. Le hasard de ces scènes glissées sous verre décide de la recomposition d’une vie. Il m’arrive de fermer les yeux à tout le reste, n’être plus que paupières mi-closes, regard flottant sur les murs, étagères et tables. Me laisser envahir par les photos entrelacées superposées juxtaposées comme projections de lanternes magiques. Nos vies. Vertige, mélancolie parfois. Je vois en creux tous les autres moments sans trace. Tous les instants absents qui ressemblent alors à des objets égarés, matière fugace de nos existences.

    Des trous dans les pages. De plus en plus de trous. Un jour maman a cessé de dupliquer, elle s’est mise à distribuer.

    Ah, tu ne la trouves plus ? C’est peut-être ton frère. Il a pris ses photos, lui, sa femme, ses enfants. Notre famille. Lui, petit : je vois bien son émotion. Tu peux aussi, prends, prends celles que tu veux, ne sois pas bête. Je vous le répète à tous, je te le redis : on part les poches vides, je n’emporterai rien avec moi.

    Proposer à ses enfants telle ou telle photo, qu’ils les récupèrent pour ne pas qu’elles se perdent. Les dégager de la logique formelle d’un simple héritage. Les donner de main en main, pour la douceur d’en parler une dernière fois. Et puis on ne sait jamais, c’est sans valeur matérielle, qui fera attention après ? Maman me tend en insistant des photos de mon père et d’elle : fiançailles, mariage, soirées et longues tablées familiales… ces moments d’eux, avant moi. Autant que ce soit toi, j’aime les savoir avec toi.

    Superstition ou pudeur ? Je retarde le moment de récupérer les photos qu’elle me propose. Sans lui donner les vraies raisons. Je ne lui dis pas que j’aime surtout m’y attarder avec elle. Près d’elle. Ne lui dis pas le bonheur éprouvé dans la proximité de nos joues. Comme si par ces rituels ordinaires des fils mystérieux nous soudaient l’une à l’autre. Sortir délicatement les photos de leurs cases (ce bruit de plastique fin). Tenir de nos mains les coins écornés. Souligner l’évidence. Tu le reconnais, lui ? Tu es bien dans cette photo, tu avais bien maigri ! Tu te souviens d’elle ? Nous émerveiller comme première fois. Mêmes albums depuis des années, s’extasier à les redécouvrir. Les feuilleter comme jadis nos livres d’enfants, maman m’éveillant au monde par les images et couleurs qui défilaient sous ses doigts. Avec ces albums aux odeurs passées, tourner aujourd’hui d’autres pages, comme relire notre histoire au hasard des photos, leurs esquisses aléatoires. Rire d’un détail, s’émouvoir d’un autre. Commenter ces tranches de vie comme un film qui nous regarde de loin.

    également paru dans ici Beyrouth :

  • comme vent soulève arbres et âmes.

    j’ai peur de mourir par inadvertance
    mourir dans un instant distrait
    dans un glissement facile
    retourner vers eux, mes grands perdus
    mourir sans réaliser (extrait)

    #LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire

    micro journal 287-2022.10.31

  • je vous aime d’amour palimpseste.

    je vous aime entre les lignes
    sur des pages qui radotent
    vous retenir avec les mots, corps et silences
    je vous dis, textes superposés, strates de gestes
    palimpseste qui recouvre mes morts, mes pertes
    je vous écris comme survie
    j’aime par détour, votre réserve le permet (extrait)

    #LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire

    micro journal 286-2022.10.23

  • Retour au pays comme retour en enfance

    Tu viens de quitter mais la question te précède. Penses-tu revenir un jour, revenir pour de bon ? Elle te suivra dans l’exil, te poursuivra, comme si ta vie à l’étranger était vacances ou caprice puéril. Parenthèses à la seule « vraie » vie possible, la vie au pays. Les études à la Sorbonne, la culture à assimiler en te coltinant le quotidien, ton acharnement à dompter ton accent, cet accent qui te désignait au premier souffle (l’as-tu réellement perdu ?). L’ardu chemin vers la naturalisation et le sentiment de sécurité depuis. Les difficultés et les joies… ce tout d’une existence impossible à résumer serait comme jeu et, comme tel, jugé éphémère. Alors, quand se terminera la partie, quand reviendras-tu ?

    Quand reviendras-tu ? Pourquoi es-tu partie ? Leurs questions comme mains te retiennent. Justifier ton départ, répondre du retour : mouvements alternés comme trajets de train ou d’avion. Ils pourraient être connectés, s’opposer. Mais les raisons du départ ne sont plus que jalons du passé, ne font pas contrepoint : changement de paradigme. Les chemins du retour sont labyrinthes, et nos places, points qui relient et séparent à la fois. Les lignes de fuite ne sont pas linéaires.

    Tu pourrais le conjuguer, vous êtes tous concernés. Je rentre, ils rentrent et vous ? Tu les écoutes rêver de retraite au Liban, supporter l’exil avec ce seul horizon comme mirage : leur terre. Le lien qui les unit est histoire d’amour, cette patrie, comme Pénélope aurait toujours attendu leur retour, tissant ses drames, ses humeurs. D’autres reviennent avant, comme enfants prodigues, émus de trouver accueil, généreux et absolu accueil, dans les bras de leur famille, eux qui avaient pensé l’étranger comme meilleure alternative, traitres d’avoir tourné le dos à ceux qui les reprennent maintenant dans leur giron.

    Le retour au pays comme retour en enfance. On ne rêve pas un lieu mais un temps perdu, la jeunesse. Ce passé, tissu de liens merveilleux. Malgré la guerre et ses atrocités, ce temps qui faisait sort, destin commun dans le malheur et surtout dans l’indéfectible espoir. Et il te semble souvent retourner à ce même endroit de ton histoire, l’année de ton exil, comme s’il fallait rétablir, continuer le récit abandonné ce jour-là. Ta vie en suspens, dans cette attente.  

    Oui, tu as toujours retrouvé Beyrouth, les klaxons de ses rues, son agitation langoureuse. Tu reviens sans cesse, te cogner à tes origines. Tu vas encore au Liban ? te demandent les amis français. Mais tu n’aurais pas envie de t’aventurer ailleurs, de faire un vrai voyage quoi ? Tu restes évasive, comme s’il s’agissait d’un secret de famille. Ce ne sont pas des vacances, mais un entêtement, une dette. Avec le fou sentiment à tout séjour d’être, en terre familière comme étrangère, terre inconnue mais jamais quittée. Les paradoxes du Liban perpétués dans vos rendez-vous. Combien de fois par an ? Tu retournes, retournes, maladroite derviche gravitant autour du point de séparation originelle. Et cet excès semble démentir le retour : toi qui ne cesses de revenir ne reviendrais jamais « pour de vrai ».

    Puis tu te demandes. Rentrer pour qui. Pour quoi. Pour le taboulé ? Pour la manouché ? Labneh ? Mezzé ? Tu t’amuses avec des raisons saugrenues, comme de revenir pour la cuisine, toi qui ne manges libanais qu’au Liban, comme si les plats étaient faussement libanais ailleurs, folklore sans le sol sous tes pieds, le soleil dans tes yeux, montagne ou mer dans le dos.

    Pour les odeurs, pour les bruits ? Pour le désordre magique du quotidien, le grain de folie ordinaire qui crée déroute et charme. Ce besoin viscéral de donner sa part au hasard, à la fantaisie, l’audace. Pour le bonheur de parler ta langue maternelle, de l’agrémenter de mots français et anglais, de les entendre rire de tes maladresses en libanais (vertigineuse impression de redevenir petite). Pour le plaisir de chanter Fayrouz à voix haute, sans te soucier de bien chanter, surprise de te souvenir encore des paroles. De fredonner les comptines de ton enfance contre l’épaule de ta mère, renifler sa peau, l’embrasser sans raison. Te bercer de la musique de l’accent de chez vous, si doux à ton oreille, cet accent que tu as renié.

    Revenir ainsi pour la beauté du lien, pour l’attachement fondamental aux parents, la générosité des bras, la simplicité du plaisir. Perpétuer les retours malgré le temps, les deuils. Quand les vraies raisons sont rompues, nous laissant errer dans des maisons familiales désormais vides (n’a-t-on pas perdu nos aimés, et avec eux tout désir de retour ?)

    Persévérer, rentrer pour comprendre les signes de filiation, saisir les traits qui vous rapprochent entre compatriotes, comme l’on traque ressemblances et transmission dans une famille. Vérifier les erreurs collectives de français même quand il est très bien parlé, comme geste d’appropriation linguistique. Le français de chez vous.

    Revenir converser avec ton identité, vos différences, les points communs : où situer le curseur de tes origines ? Toi l’exilée, comment assimiles-tu les valeurs croisées de tes deux patries ? Qu’as-tu conservé en partage, quel Liban vit encore en toi ? Viens-tu en analysant analysée ? Écrire ton appartenance, cet ancien monde qui perdure, palimpseste de doutes et de certitudes identitaires. Tu n’appartiens pas plus à la France qu’au Liban. Tu quittes, tu reviens.

    Et tu réalises que l’histoire de tes retours se calque sur la grande Histoire. Tu respires au rythme de cette même Histoire que tu as fuie, te cales à son pouls. En temps de guerres et conflits par exemple. Comme le pays, tu es immobilisée dans ton mouvement vers : tu annules tes voyages. Leurs jugements contradictoires : tu as fait le bon choix en quittant jeune//traîtresse d’habiter confortablement ton occident. Ta réponse est mantra informulé : en quoi je mériterais mieux qu’eux ?

    À l’Histoire actuelle. Votre tragédie commune, tu t’accordes à son chant. Revenir pour vivre en condensé les coupures d’électricité, les supermarchés vides, la violence ordinaire du manque, l’aberration d’une monnaie déchue, l’impossible logique bancaire, le départ de nos jeunes, la pénurie en tout sens, jusqu’aux médicaments dans un pays fier de sa médecine depuis toujours. Rentrer pour vivre ça aussi, dans une solidarité instinctive, tribale, même si « vivre » n’est plus de mise. Mais s’émerveiller de l’étonnante vitalité, de la dignité à tenir tête haute malgré tout.

    « Quand reviendras-tu » suppose que tu sois partie. Quel morceau de toi a quitté ce jour-là ; lequel serait resté fidèle, planté. Ton ombre à côté d’eux toujours, leur visage à portée de doigts. Fantôme vivant, hantant leur monde à force d’en être hantée. J’appartiens, je suis possédée.

    également paru dans ici Beyrouth :

  • des nuits de mains rapprochées par la peur.

    je lui parlerai du recueillement derrière les murs
    comme s’il suffisait de faire masse pour éloigner les bombes
    avec nos corps fervents, enfants comme adultes
    lui dirai le doux bonheur de se sentir appartenir
    fidélité tribale qui vous colle à vie
    n’a-t-on pas prêté serment à notre insu,
    dans des nuits de mains rapprochées par la peur, de doigts noués (extrait)

    #LittéraTube​​ #Liban​​ #poésie

    micro journal 284-2022.10.05

  • j’ai des yeux de voix perdues.

    vivre comme s’entête le végétal
    ma part d’herbe ou de racines
    tête basse de larmes je m’obstine
    écoute rouler pêle-mêle d’anciennes images
    désordre d’envies entre les mâchoires (extrait)

    #LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire

    micro journal 285-2022.10.08

  • des nuits de mains rapprochées par la peur.

    je lui parlerai du recueillement derrière les murs
    comme s’il suffisait de faire masse pour éloigner les bombes
    avec nos corps fervents, enfants comme adultes
    lui dirai le doux bonheur de se sentir appartenir
    fidélité tribale qui vous colle à vie
    n’a-t-on pas prêté serment à notre insu,
    dans des nuits de mains rapprochées par la peur, de doigts noués (extrait)

    #LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire

    micro journal 284-2022.10.05

  • votre silence gante ma bouche.

    vous le savez
    votre langue fourche quand vous êtes ému
    le passé déborde
    vous crispez les mots
    le pied bat, farouche solitaire
    votre œil de côté
    toute rencontre est risque
    je vous aime d’amour désuet (extrait)

    #LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire

    micro journal 283-2022.09.25

  • j’ai appris à parler sur tes lèvres maman.

    J’ai appris à aimer contre ta peau, d’amour incarné. Il y a peu de temps encore, tu me caressais les joues ; ta main, peau de mon visage maintenant, empreinte comme avant et à vie.

    Ton crédo, c’est fait avec amour. Ton mystère, que tout geste soit portée d’amour, hacher le persil du taboulé, essuyer la poussière d’un meuble ou arroser tes plantes, transformant simple balcon en luxuriante forêt, lumineuse parmi les klaxons de la ville.

    C’est fait avec amour, tu m’as appris que tout acte de création n’est que vaine reproduction s’il lui manque une part de nous, le risque de soi. Que créer commence dans la matière, sublimer le banal, le quotidien. De mouvements nobles et humbles, habiter la vie.

    S’il fallait définir l’amour, je parlerais de ton naturel à sacraliser l’ordinaire, à investir d’une même vitalité tous les aspects de la vie, dans un geste qui élève au lieu de juger. Le sacré comme amour, ton amour en parole et actions, ton grand « oui » aux paradoxes de la vie.

    J’ai appris à parler sur tes lèvres, à chercher le sens. À nuancer, à chanter faux aussi mais juste cœur et plein corps de cette joie que je trouvais dans ton rire, dans ton courage, fort et doux. Vivre les épreuves comme des occasions pour avancer meilleurs. Se dresser, foncer avec audace. Écrire est devenu mon geste, je te le dois. Je n’ai pas cessé de t’écrire. T’écrire encore aujourd’hui pour tenir ta main, te bercer de voix dans les nuits que je ne connais pas. T’écrire, poursuivre la conversation de toujours, revoir tes yeux écouter avec ce gai sérieux que tu mets en tout acte.

    Tu m’as appris, sois humaine surtout. Tu m’as appris en étant toi. Ta discrète générosité, mais surtout plus puissant don de soi. Il y a quelque temps encore tu me disais être ton soutien, ton socle alors que tu m’es terre qui permet de tenir debout, terre et sa gravité, l’assurance de l’accueil à chaque retour.

    Aujourd’hui tu m’apprends la douleur absolue, l’au-delà des larmes. Je ne connais pas de bras comme les tiens, larges, sans limites. Tes bras contenants, douceur qui enveloppe. Seule toi peux me consoler de ta perte, comment faire sans ton corps en vie, ta protection joueuse ? Seuls tes bras me consoleraient de ton départ, ton étreinte manque.

    Survivre à ton absence ? Tu me l’as fait promettre. Avec courage et joie, tu as dit. Si tu m’aimes, tu as ajouté. Je survis oui je te l’ai promis, vivre est une autre histoire.

    Partout l’implacable membre fantôme. Comme ce réflexe idiot que j’ai encore de regarder le balcon de la rue, te chercher toi au balcon, guetter tes signes : bénédiction, discrète plaisanterie ou au revoir… Ton visage au-dessus de la rambarde blanche, tes boucles brunes et la bouche qui sourit ou se referme quand je repars en France. J’ai toujours ce regard vers toi, entre les plantes de ta jungle citadine. Ce dernier geste que je rends avec ma main qui se lève penaude de te quitter, mon élan de pudique amour.

    Je ne sais pas compter ce temps, ce hiatus où je réajuste : tu n’es pas au balcon, tu ne peux pas, ne le sera plus jamais. Ni temps ni lieu, ce tremblement entre l’avant et le présent. Tu ne m’attendras plus, ne me feras plus ce signe qui crée le départ et sa dimension dramatique. Tu ne te tiendras plus sur ce vertigineux seuil qu’est le balcon, tu ne me signifieras plus ta présence ni mes départs, je ne te quitterai plus.

    Tu disais, on n’emporte rien avec soi, on part vidé, vide. Que dire de cette part de moi emportée avec toi. Tu ne pars pas vide maman mais pleine de l’amour que tu as toujours donné.  

    Tu ne seras jamais seule, merveilleuse mère. Tu peux te taire comme l’absolu est sans mot humain, tu te tais mais je t’entends toujours, me tiens contre ta voix odorante, bavarde de passé doux.

    On parlera encore, on chantera, on sera, oui, cet amour sans mesure. Des réveils avec en bouche nos refrains, tous les matins, des paroles aussi simples qui me permettent de dire sans l’écrire, sans la charge et les détours des images, mon amour pour toi. Simple comme nos comptines d’enfance, ses bercements.

    Seule toi pour me consoler, comment faire sans ton regard, tes gestes, ton humour. Ta vitalité n’a pas quitté notre monde, elle me permet de poursuivre sans et avec. Tu es à chaque instant dans mes paupières. Toi, ce que je vois de plus près ; maman, je suis ton astigmate. Tu me disais, toi et moi ongles et peau, ne se détachent pas ; tu poursuis cette présence qui ne s’agrippe pas. Parce que tu as ce don de t’ajuster à l’autre mais sans perdre ta singularité, la grâce d’être avec, mais sans t’égarer, sans te quitter.

    Te laisser me quitter. Comment t’écrire pour que ton chemin nouveau soit paix. Comment t’écrire pour ces 40 jours quand je n’ai pas cessé de t’écrire depuis toujours.

    « Tu me manques » tu me disais en souriant. Je t’aime, ah que je t’aime, te l’égrener tous les jours comme pour tapisser ton éternité de mon amour. « Je t’aime », je ne savais plus dire que ça, te le répétais comme mantra d’enfant. Tendre toi.

    Il y a peu de temps, tu m’as répondu, tu as dit « merci », à peine audible. Mon frère me l’a répété, « tu n’as pas entendu, mais elle t’a dit merci »

    Merci d’être aimée ? Quel merci à la hauteur de ce que tu m’as donné et qui se perpétue.

    également paru dans ici Beyrouth :

  • Au service

    Joie d’avoir participé à cet ouvrage collectif, sur une proposition de François Bon
    Merci François pour cette dynamique, merci aux contributeurs et à la vitalité de Tiers Livres
    pour vous procurer l’ouvrage

  • je hais comme peau froissée à vie.

    la vie est obscène qui frappe tous sens
    on n’échappe pas
    humains
    vulnérables
    je boude le monde, exposée
    reprends mes têtes d’enfant
    je nous détruirais dynamite
    de parole
    mots et corps bercés d’ombres
    tout de moi prêche la haine (extrait)

    #LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire

    micro journal 282-2022.09.04

  • seuls ses bras.

    je dis chagrin pour rester son enfant
    me faire souffrance d’enfant,
    parler de chagrin, ce mot qui minimise,
    je le gonflerai de cailloux
    le ferai sentier, retour vers ses bras (extrait)

    #LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire

    micro journal 281-2022.08.28

  • on sera discrétion des mers.

    on sera discrétion des mers
    basses larmes des montagnes
    on sera désordre d’ombres
    sans soleil qui porte
    on sera le silence
    arrêté au seuil des jours cassés
    on vivra l’absence (extrait)

    réalisée dans la cadre des vases communicants
    Images : Caroline Diaz – Texte et voix : Gracia Bejjani

    #LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire #vasescommunicants

    micro journal 280-2022.08.10

  • fureur d’humains.

    on tiendra
    comme l’arbre s’accroche au mouvement
    on sera ce tronc creux, coriace
    puissante gravité sans racine
    on apprendra à crisper les dents
    sans se briser la bouche
    nos langues brutales se tairont (extrait)

    #LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire

    micro journal 279-2022.07.27

  • tu retardes la claque du réel.

    Tu n’oses pas bouger tes bras. Pas glisser, marcher dans les rues, ni toucher les murs d’une paume froissée. N’espère pas. Ne crois pas aux mots. Tu ne peux pas te fatiguer, bonne ou lourde fatigue, ni te brûler la langue ou te plaindre d’un nez bouché. Comment écrire, dire, t’effrayer. (extrait)

    Merci aux street-artistes, aux peintres, à Thelonious Monk (Blue Monk©), aux rues, leurs rencontres

    #LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire

    micro journal 278-2022.07.24

  • Mjaddra, plat des pauvres ou partage privé?

    Les vendredis, c’est Mjaddra. On le dit plat des pauvres. Ses ingrédients: lentilles, riz, oignons, épices. Mjaddra, parce qu’il est interdit de manger de la viande un jour saint. Tu ronchonnes parfois pour le plaisir, mais tu aimes la stabilité de ce rendez-vous, ce rituel simple, rassurant, et les gestes qui l’entourent, signes de normalité du quotidien. Les restaurants ne proposent pas de Mjaddara, plat qui se réserve ainsi aux tablées familiales. Tu choisis de le regarder comme une sorte de partage intime. Par ta pensée justicière, tu le réhabilites: repas privé et non « plat du pauvre ».

    Tu aimes regarder ta mère cuisiner la Mjaddara. Tout commence par les reniflements: ta maman, devant les fourneaux; ce ne sont jamais des pleurs, malgré ton inquiétude de gamine. Elle lutte contre les larmes tant que dure la préparation des oignons; les éplucher; les couper après avoir affûté le couteau; les hacher dans la longueur; les saupoudrer de sel, de poivre, de cannelle. Elle ne mesure pas; procède par pincées successives, comme on ensemence un champ; malaxe oignons et épices: elle fait et se mouche régulièrement; se relave les mains; et reprend. Yeux rouges, sans se départir de sa concentration; assurance de reine; le mascara coule aux coins de ses paupières; les larmes persistent, même après la fonte des responsables, jetés dans la poêle où crépite l’huile d’olive qui chauffe depuis quelques minutes.

    La maison se laisse alors envahir par l’odeur des épices, de la friture des oignons; par le chant de leur grésillement. Puis siffle la cocotte-minute, un appel au secours affolé; strident. Ta maman obtempère aussitôt; avec toutes les précautions nécessaires. Tu as peur des cocottes-minute, depuis que ta mère t’a mise en garde, allusions à des histoires d’explosion; depuis, tu imagines; et tu imagines le pire, forcément; sans oser t’approcher quand la cocotte exhale son dernier souffle, comme un vieillard agonisant. De loin, tu vois ta mère délivrer les lentilles de ce monstre sonore; mais elle ne jette pas l’eau qui a servi à la cuisson, elle en récupère des verres entiers avec des Aïe, aïe, aïe pour atténuer la brûlure qui lui saisit les doigts. Devant ton expression dégoûtée, elle proteste. Je ne cherche pas à faire des économies d’eau, même si ma foi… Mais c’est meilleur quand tu cuis le riz avec l’eau des lentilles.

    Tu regardes ta maman avec fascination ; passant les lentilles au tamis du moulin à légumes; puis mélangeant la purée obtenue au riz cuit, aux oignons frits; et les remuant sans couper le feu; geste régulier; plus de cinq minutes; rajoutant de l’huile d’olive; au flair, comme elle dit; goûtant à l’aide d’une cuillère à café qu’elle met aussitôt dans l’évier; pour en prendre une autre au prochain essai; augmentant le sel; ou le poivre; selon; se tenant la hanche de la main libre. Tu apprends pour plus tard, quand tu seras maman à ton tour; parce que tu le seras un jour, forcément, n’est-ce pas, fillette?

    Facile: 1 verre de lentilles, pour ½ verre de riz. Non, un peu moins d’un ½ verre de riz ! Plus 1 oignon. Les quantités de base. Mais tu ne fais jamais si peu! C’est pour retenir! Tu multiplies après, en gardant les proportions, compris? Plus, les épices, mais ça, c’est au flair! Et surtout l’huile d’olive à la fin. Quand tu éteins le feu! À la toute dernière minute, un filet d’huile d’olive! Tu verras, c’est ce qui donne du lustre au plat! Pas avant, l’huile, ok?

    À la fin de la cuisson, le plat prend la couleur des lentilles; les grains de riz se couvrent d’une teinte marron, mais gardent leur forme oblongue, amalgamés au mélange. Passée au presse-légumes, la purée brûlante est aussitôt versée dans des assiettes plates. Parfois, ta mère récupère d’un doigt agile une égoutture avant sa chute sur le plan de travail; et en profite pour goûter sa Mjaddra, en faisant claquer la langue; de plaisir ou en réaction à la chaleur? Hum, ça va être bon! Et au moins c’est sain! Plein de protéines.

    Quinze assiettes prêtes à la consommation, comme autant de soucoupes volantes prêtes au décollage, elles colonisent tables et étagères de la cuisine. Vous êtes huit, ta mère en prépare sept de plus au cas où ; on ne sait jamais. Au cas où le plat donnerait envie à un voisin de passage; ou pour un visiteur à l’improviste; ou pour se resservir; c’est excellent pour la santé! des lentilles!

    En se refroidissant, une croûte recouvre la surface, tandis que l’intérieur reste tendre. Plusieurs fois par jour, tu retiens ton doigt que tu voudrais enfoncer dans la matière compacte et tendre. La Mjaddra se mange froide, mais certains l’aiment chaude. Tu y plonges une fourchette ou un coin de pita, pour une première bouchée, la meilleure; attentive à la jubilation de percer la couche, de détruire la perfection de cette étendue plane.

    également paru dans ici Beyrouth :

  • c.elles qui femmes.

    Celle qui se raccroche à la tendresse sans renoncer à la puissance, difficile combat de genres, tu seras femme ma fille. Celle qui comme sa terre se relève des épreuves au nom de la vie. Celle qu’on rapatrie d’Amérique pour la marier à un inconnu du village paternel. Celle qui prend des chats, plusieurs chats, par instinct de mère comme animale. Celle qui fait semblant d’être moins douée que son mari pour ne pas l’humilier. Celle qui ne jure que par la joie. (extrait – texte complet à venir)

    #LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #écrire

  • sous les langues du vent.

    …son corps signé d’eau, d’air
    lenteur de pluie dépliée
    sa main nue comme linge joue de mots empilés
    gestes simples,
    croiser d’autres doigts, nouer les peaux (extrait)

    #LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire

    micro journal 277-2022.07.17

  • présence d’à côté.

    Il ne s’arrête que pour tourner les pages du livre, deuxième main. Quel titre, je ne demande pas, je ne veux pas que ça cesse, me taire dans la fraîcheur partagée par les saccades de son éventail. Estampes japonaises par vagues. Ça vous gêne, il avait demandé ? Moi qui me sens ventilée soignée d’attention anonyme. Presque froid, je souris menton tendu vers lui depuis qu’il s’est assis avec ces mains encombrées entre éventail et livre. Je souris d’abandon niais. Ma voix d’enfant : ça fait du bien, c’est fou ce vent. J’aime sa réponse : oui, on va chercher compliqué avec des machins USB, alors qu’il suffit de… comme avant. Il me dit au revoir en sortant. Pour lui aussi j’étais présence d’à côté.

    je reprends une ancienne série, « public privé » avec de nouveaux textes, en vidéo.

    #LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire

    micro journal 276-2022.07.15

  • Lyrisme écologique : la polyphonie de la poésie sur YouTube, par Marine Riguet

    Introduction

    Depuis quelques années, des poètes1 s’emparent de YouTube comme d’un espace d’exploration poétique. À la fois multimédia et « plateformisée », la vidéo-poésie y renouvelle ses formes en s’inscrivant dans un écosystème numérique qui participe activement à la constitution du poème et que le poème, comme contenu public, façonne en retour. Si elle hérite autant de la poésie que du cinéma, elle porte également les traces de la culture télévisuelle et des formes artistiques multimodales de ces dernières décennies, en associant le poème à une mise en image, en voix et en musique. Aussi invite-t-elle à examiner cette reconfiguration très contemporaine de la relation entre la parole et le corps, en tant qu’elle propose une expérience intersensorielle du poème en contexte numérique.

    À cet égard, le vidéo-poème s’aborde moins comme un objet enclos que comme un processus de tissage : tissage de couches textuelles, tel que le texte (de l’étymologie textus) a toujours entendu l’être, mais aussi, et beaucoup plus largement, des modes sémiotiques (écriture, parole, image, musique, gestes…). La vocalité du poème, loin d’être monolithique, s’inscrit de fait dans l’entrelacement de matériaux hétérogènes. Par là, nous affirmons d’emblée la nature polyphonique du vidéo-poème ; mais une polyphonie intermédiale, qui trouve dans l’audiovisuel de nouvelles formes d’investissement qu’il convient d’interroger
    (…)

    Lyrisme écologique: la polyphonie de la poésie sur YouTube

    Prenons pour exemple la vidéo-poésie que Gracia Bejjani déploie quasi quotidiennement sur sa chaîne YouTube. Texte et image ne semblent pas toujours être issus du même monde référentiel, mais plutôt se rencontrer a posteriori, dans la coïncidence des liens que l’errance poétique fait naître. Citons à ce sujet l’analyse qu’en a fait Marc Jahjah sur son blog :

    La plupart des vidéographies de Gracia Bejjani relève de la « narration décentrée », telle qu’on peut la trouver dans les films de Térence Malik : le dire ne coïncide pas ce qui est montré (l’ostensif) ; il y a une scission entre l’énoncé et la référence ; ce(lle) qui parle est dans un état flottant, hypnotique, un peu absent à elle-même et aux images qui nous regardent plus que nous les regardons — mais n’est-ce pas la seule réponse possible à un monde à ce point soumis au devenir, à la finitude12 ?

    La voix de Gracia Bejjani vaque dans cet écart entre le verbal et le visuel – écart qui se fait moins vacance qu’écotone, zone intermédiaire richement peuplée. Elle est là depuis l’ailleurs. Elle rend présente l’instance de parole (« ce(lle) qui parle ») sans pour autant fixer le lieu d’un corps, si ce n’est dans cet entre indécis et transitoire. La configuration spatiale est inséparable d’une problématique temporelle. L’image, qui assume souvent dans l’œuvre la fonction du souvenir, du travail de mémoire, ne paraît plus habitable sous peine de devenir tombeau. Parler hors-champ, depuis l’autre côté, c’est alors éprouver, au sens de mettre à l’épreuve, la limite du cadre. La notion de décentrement, qui suppose au cinéma une voix off extérieure aux images sur un plan diégétique, s’entend autrement dans la poésie de Gracia Bejjani. Elle pointe le décentrement de la parole, la mise en cause perpétuelle du qui parle, avec qu(o)i et depuis où – flottement, éclatement qui fond le déracinement dans l’ubiquité : « nous avons (…)

    lire la suite :

    https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-03712535

  • silence elle chute.

    • on dit que je suis tombée. on parle d’accident triste. tragique par accident…
    • visage grisâtre, comme pris par la couleur asphalte du sol. depuis la mort de sa sœur, cette peau-là. pierreuse sans larmes…
    • tu as failli fermer le ciel sur nous. je n’ai pas inventé l’accident, ton geste, je n’y ai pas cru. ton corps par terre, indécence de morceaux étalée….
    (extraits)

    #LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire

    micro journal 275-2022.07.01

  • que de fois faut-il tomber.

    13 juillet 2006, le Liban, à la une des journaux
    pays pleine page
    les photos de guerre se ressemblent, ça leur colle un air de fiction
    13 avril 1975, tu vis la première guerre, ses débuts incertains
    plus de 15 ans dans ses ombres au sol, corps et tremblements
    13 octobre 1990, la fin
    ta vie, livre d’Histoire (extrait)

    #LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire

    micro journal 274-2022.06.26

  • premier retour au pays après deux ans d’exil.

    Chaque retour au Liban porte en creux le tout premier, comme nos pieds gardent l’empreinte des premiers pas. Aujourd’hui encore, ce passé là…

    Revenir au pays après mes deux premières années à l’étranger. Il est cinq heures du matin. Je ne suis pas au bout du voyage. De la nuit. La traversée passe par la mer. J’avais quitté par avion, Beyrouth n’était pas encore coupée en deux. Depuis, le transit par Chypre était devenu inévitable pour les chrétiens, l’aéroport du Liban est dans Beyrouth-Ouest. Pays tailladé de frontières intérieures, en fonction de la religion. Confessions précisées sur les cartes d’identité. Des barricades où veillent des hommes qui parfois tuent par simple coup d’œil sur le papier. De Larnaca, rejoindre le port maritime de Jounieh. Mes parents viennent me chercher.

    Mer Méditerranée. Sur le bateau, des compatriotes. Leurs expressions sont des passerelles vers le pays. Laissés seuls, les regards s’autorisent la détresse. Puis le compagnon arrive, délaie les yeux et les langues:

    – Tu vois, si on avait un gouvernement, le Liban serait le plus beau pays du monde!
    – Hayda ghadab allah aalayna! (C’est la colère de Dieu contre nous!) Que peut-on faire?

    Un autre attroupement, plus loin, à bord du bateau au glissement sourd.

    – En Amérique, sept heures, ça veut dire sept heures! Tu ne peux pas arriver en retard! Ma fi aatfeh! Ma fi aatfeh bi Amerka! (Il n’y a pas d’affection en Amérique!) Ma fi rahme! (Il n’y a pas de compassion!)

    Je m’approche, je veux voir le visage qui parle, le remous des yeux. Comment parle-t-on d’affection? Une dame au timbre rouillé, l’âge de ma grand-mère. Aurait-elle supporté l’Occident, téta? Et toi, Jeddo, y aurais-tu survécu? J’entends ta voix tonner « La mort plutôt que l’exil! ».

    Je ne peux pas regarder la femme. Je ne veux plus écouter. Je les envie de simplifier, l’affection serait une affaire de lieu. En France, sur ce bateau. Le Liban. L’affection serait-elle mystère d’espace? Je ne pose pas la question, je ne peux pas penser, je ne veux pas d’image.

    Deux années sans revoir mes parents. Mes frères. Le lien s’est nourri des raccourcis du téléphone, de la culpabilité de vivre loin. Entraînée à éviter les questions, à débiter les nouvelles sous forme de titres ramassés. Comme les brèves journalistiques. Comment donner âme à ce savoir, si je n’y suis pas? Quelle est la réalité des bombardements, des mariages et des naissances… si je n’y suis pas? C’est quoi la dévaluation de la livre libanaise? Et les drames ordinaires? Si je n’en touche pas la matière? Je ne veux pas d’images. C’est quoi parler, entendre parler de ce qu’on ne vit pas? Il faut le silence de l’après, bien après avoir raccroché. Dans cette immobilité, l’émotion. Après et plus rien d’autre.

    Le retour prend le temps de la traversée. La salle est vide, le soleil mûrit à sa vitesse matinale. La radio passe une chanson des Doors, Break on Through to the Other Side. Je vois enfin la mer, large comme la voix. On avait embarqué de nuit. Enfin la mer. Le bateau s’appelle Victory. Quelle victoire? Quelles guerres? J’ai peur de ce retour. Victory. Devoir voir. Sur un bateau, le temps laisse trop de place aux pensées.

    Sur le bateau, les passagers débordent d’excitation, ils sont en route vers le Liban. Les douleurs de la guerre se passent de sens, qui voudrait comprendre? Trop tôt. « Que Shaytan règne sur terre s’il le faut! Satan mais que ça cesse!… Que les bombardements cessent! » Parce qu’il n’est pas déjà sur terre? « Tu ne peux pas comprendre, tu n’es pas là! » À quoi sert de comprendre, si je n’y suis pas? Quand l’œil ne voit pas, le cœur ne souffre pas*. On me parle comme si je n’avais pas vécu notre guerre. Malgré dix ans dans ses battements froids, ses tumultes.

    L’effervescence annonce l’approche de la terre, l’inéluctable arrivée. En mer, l’espace laisse trop de place aux mots. On voit des points sur le rivage, des hommes. Mes parents parmi la foule. Maman, papa. Une émotion immédiate implose en moi, l’affolement du sang. L’amour immense, impossible à contenir en corps humain. Je les aime, c’est là, dans la densité qui me resserre les os. À en perdre la raison. Dans le bourdonnement intérieur. Je suis seule, avec la virulence de cet amour rétif. Le face-à-face avec l’absolu, vie ou mort. Une suspension. Ma conscience n’est plus. Rien. Papa et maman, en face.

    Je vois la mer, sa profondeur. Un Shaytan sur terre, Satan, mais que ça cesse. La joie simple alentour accentue l’étrangeté de l’instant. Toi, tu ne peux pas comprendre… Je me retire dans les toilettes.

    Quand j’émerge, – quand? –  quelque chose est perdu qui me libère. Le retour est possible. En mer, l’espace prend le temps de se dérouler. La terre s’approche, je ne vois pas bien de loin, mais je les repère sans hésiter, mes parents. La vue n’est qu’un sens quand il s’agit d’eux. Les cheveux blancs de mon père et ses lunettes carrées. Ma mère. Je n’ai pas besoin de plus pour la reconnaître. Il lui suffit d’être. Là. Ma mère.

    Cracher le trop-plein, leur éviter le trouble. Soudain, le rivage s’avance. Je dois arriver vide, sans soupçon. Ils pourraient en souffrir. « Tu n’as pas de cœur, toi… quitter… nous faire ça… »

    Vide, qu’ils m’emplissent de leurs émotions.

    *Dicton : Aaynan la ta2shaa, kalban la youjaa.

    également paru dans ici Beyrouth :

  • Française, mais d’origine libanaise.

    –   Nom? Prénom? Nationalité?
    –   C’est-à-dire… je suis d’origine libanaise… j’ai été naturalisée, il y a un mois.

    Quand on te le demande, tu as cette réponse qui cherche à t’excuser d’une faute indépendante de ta volonté. « Naturalisée », quel lien avec la nature? Quand il te semble que c’est le contraire. « Française, mais d’origine libanaise », impossible de le formuler autrement, d’enchaîner ces trois mots « je »/ « suis »/ « française ». Rajouter d’autres mots pour diluer le sens, éviter le sentiment de duperie. « Je suis française » assertion aussi difficile que « je suis un garçon ». Tu n’es pas encore française (le seras-tu un jour?), tu en as juste acquis la nationalité. « Je suis » ne parle pas d’identité.

    Tu te rappelles ce moment comme d’un baptême laïque, comme de naître à un autre pays. Pièce blanche, dégagée, à l’exception du bureau en bois massif. Trois fauteuils en skaï noir, un derrière le bureau et deux devant. Lieu de passage, réservé à quelque cérémonial. Comme la naturalisation, ce jour-là la tienne. La dame en face semble intimidée par le cadre, intimidée par son propre discours. Visage traversé d’un trait horizontal, rose, lèvres fraîchement maquillées. La couleur se détache sur fond flouté par ton trouble, signature en pleine face. Le fauteuil d’où émergent ses mèches ondulées ne lui appartient pas, il n’appartient à personne. Décor et scène contribuent à vous coller des allures de figurantes, scrupuleuses de tenir leur rôle.

    Accroché au-dessus du bureau, le portrait du président de la République française simule une présence humaine. Tel un aïeul immortalisé dans un cadre au mur, enchaînant sa descendance à son regard sans repos. Des yeux qui vous suivent quel que soit l’angle du coup d’œil. Endroit sans poussière, qui sent le bois éternellement lustré, comme la tradition.

    Naturalisée, tu cesserais enfin d’être étrangère. Quinze années, depuis ton départ du Liban. Tu as tardé à déposer la demande de naturalisation, sans raison objective. Ta famille te l’a souvent reproché. « Ton cousin l’a eue en trois ans… tu aurais dû la demander plus tôt… tu attends quoi… le frère de Léna l’a eue en deux ans… plus facile pour nous, libanais… plus difficile avec le gouvernement actuel… en quatre ans… trois ans et demi… moins de cinq ans. » Tu t’étonnes de leur véhémence, en contradiction avec leur peur de te perdre si tu devenais française, l’insupportable idée que tu ne serais plus des leurs.

    Des années de renouvellement de titre de séjour. Des années d’attente, dans des pièces vétustes. Brassage de nationalités qui vous colle dos à dos, quelles que soient vos origines. « Les étrangers », entité homogène, sorte de nationalité commune définie par la négation. Partout, la suspicion dans les regards des fonctionnaires. Soupçonnée de quoi? Tu es pourtant la même à qui l’on tend aujourd’hui, dans cette pièce immaculée, la promesse d’une nouvelle vie, annoncée par le document officiel qui signe ta naturalisation. Nouvelle identité. Une vie facile, exempte de soucis: être française.

    –   J’ai l’honneur… au nom du président de la République… nationalité française… citoyenne… honneur… mêmes droits… devoirs… civique…

    Roses à lèvres, maquillage qui s’assume et s’affiche. La bouche de la femme fait des ovales, des lignes, des points devant tes yeux sourds d’émotion. Tu te concentres sur la voix éraillée qui échappe d’entre ses dents, mais les mots dits se dissocient de toute signification; tu es au bord de l’implosion. Sans maîtriser la main qui signe avec maladresse les documents qu’elle glisse sur le bureau.

    –   Lisez donc ce que vous signez!

    Pour lui faire plaisir, tu fais semblant de lire. Tu te contentes d’approuver les pages par des hochements de tête, ils te permettent de te raccrocher au lieu, au moment. Léger vertige où tu peux encore sentir le fil de ton existence. Rester la même… Française… Toi…

    La même? Toi qui as cessé d’exister à ton arrivée, aéroport Charles de Gaulle: tu n’étais reconnue d’aucun visage. Les années depuis, ni touriste, ni d’ici. Aujourd’hui, tu es adoubée française. Es-tu encore toi? La jeune Libanaise de là-bas, d’avant le départ? Celle des premiers jours en France? La jeune Française d’aujourd’hui?

    J’ai l’honneur… nationalité française… l’honneur… 

    Ses lèvres charnues, de rose parées, laissent passer ce filet de mots. Des mots simples, ils te ramènent à elles. Tu ne regardes que ces lèvres, incapable d’animer les tiennes. Signer, signer. Tes doigts n’hésitent pas. La dame vérifie, puis te tend un document. Il a des allures de diplôme: quel mérite aujourd’hui? En bas, la signature de Jacques Chirac. C’est bon, tu as rejoint la grande famille… la France, oui la Fraaaaance… avec l’étirement de sa syllabe, à elle seule poésie. Dès lors, tu n’as qu’une obsession, vérifier qu’elle est à l’encre, preuve d’un engagement signé de la main du président de la République française. Où trouve-t-il ce temps?

    également paru dans ici Beyrouth :

  • je touche les voix des murs.

    …je m’approche des doigts, délicate si peux, égarée entre leurs formes, nos mains confondues comme se mélangent les visages, silence amoureux. les façades comme seuils étendus, peaux de vie. de silence, comme secrets de famille. je m’enroule de lenteur, patience de rêves humains. deviner la vie animale qui hante leurs pierres (extrait)

    #LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire

    micro journal 273-2022.06.13

  • tout deviendra poussière.

    depuis que grande… enfant, elle aimait y esquisser son prénom, suivi d’un cœur ; doigt bruni de poussière, fière de se voir désignée, seules lignes propres de la surface, comme rescapée. depuis qu’adulte… elle a cessé de s’amuser de ces palimpsestes, aucune façade n’accueillera mots ni dessins. elle veille, nettoie, mains cachées (extrait)

    #LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire

    micro journal 272-2022.06.12

  • Lettres d’hivernage I

    Joie d’être publiée avec plusieurs textes, dans le premier numéro de « Lettres d’hivernage », revue éditée par La Kainfristanaise. Merci à Stève-Wilifrid Mounguengui à Sarah Combelles et à tous les poètes réunis… voix et lieux autour du monde

    Revue à retrouver au Marché de la Poésie, Place Saint-Sulpice jusqu’à ce dimanche soir au stand 702.
    ou sur Lettre d’hivernage 1 – Des poètes et des lieux

  • quand la peau n’a plus d’espace.

    vous n’en parlez jamais
    je lui dirai le corps crispé
    peur d’oublier sa vigilance
    de vivre sans muscles, leur tension
    d’avoir tôt saisi, comme instinct
    quand leur présence adulte en mouvement
    je lui raconterai le danger inoffensif de leurs yeux,
    menaces fondues en gestes anodins
    les froissements de l’air
    j’entends encore leurs odeurs ordinaires (extrait)

    #LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire

    micro journal 271-2022.06.06

  • Poema – Pochette Surprise

    [saison 2]

    Malheureusement toutes les bonnes choses ont une fin ! Le dernier texte de cette saison 2 de la Pochette surprise est disponible dès maintenant !

    C’est Gracia Bejjani avec « Vous n’en parlez jamais » qui clôture cette deuxième édition.

    Texte à découvrir sur

    ou

    https://wordpress.com/post/graciabejjani.fr/4927

  • range ton sourire, ta voix.

    hallucine la langue
    exige de tes mots l’embarras
    ta colère tremble bas, comme intime
    affirme ta violence, l’aspérité des formes
    le livre gronde entre tes os
    prends cette fureur entre les dents comme mordre les ombres (extrait)

    #LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire

    micro journal 270-2022.06.02

  • yeux des hommes sur ton corps.

    Les yeux adultes, fixes, bas. Tu n’oublies pas leurs yeux qui te regardent que tu évites de regarder. Regard des hommes, le voisin, l’épicier du quartier. Tu connais les prénoms et leur regard sur toi. L’ami du père, l’oncle. Yeux des hommes sur ton corps. Petite fille arrêtée. Leurs yeux ne croisent pas ton regard, ils évitent tes yeux bavards, ce que tu ne dis pas. Tu es masse serrée, corps à regarder. Tu perds bras, os, perds pieds et genoux, perds corps. Leurs clins d’œil vers toi, ils parlent à qui, complices de quoi.

    Regards d’inconnus, font le tour de toi, comme cordes et ton bassin cloué. Aqueuses chaînes étranglent et broient. Regards papillons dans tes cheveux, t’effleurent t’envahissent. Ta jupe est belle, tu es belle. Le mouvement des paupières parle, comme lèvres chuchotent. Certains ont des façons furtives et c’est pire encore. Regards de biais devancent ta fuite. Yeux bleus ou marron, voient-ils les mêmes gens, les mêmes enfants. Couleurs du monde s’y noient. Toi. Les grands yeux, les plus petits. Yeux enfoncés. Les ronds. Certains se referment quand ça sourit. Ceux qui clignent sans cesse, les immobiles. Les doux, dégoût. Regards armés, comme feu parfois. Es-tu la même sur toutes les pupilles. Ceux qui supplient ou s’excusent déjà, s’excusent de quoi. Petite ne comprend pas.

    Tu n’aimes pas les verres sombres, lunettes de soleil qui font nuit. Pourquoi la nuit si soleil. Pourquoi les lunettes si vous êtes dedans. Verres masquent leurs yeux, quand seul ton reflet déformé. Que disent les yeux derrière l’opacité. Les oreilles aussi t’attrapent. Entendue vue figée. Yeux et oreilles comme doigts. Yeux. Des mains yeux sur toi. La bouche comme yeux regarde. Son souffle chaud. Paupières fêlées se referment sur toi. T’encagent dans leurs larmes sans tristesse. Pourquoi les larmes quand ça ne pleure pas. Leur regard est peau contre la tienne, langue te mange, leurs yeux sur tes cuisses.

    Et ton odeur. Ils voient ton odeur, traînent. Leurs regards mi-clos sur ton cou, tes bras. ta peau effeuillée, tu n’es pas un gâteau, petite ne comprend pas. Billes obscures, regards et yeux qui suivent tes mollets, quelles jambes te prennent, te retiennent quand ils regardent. Il est comment ton corps et le ventre. Ton ventre. Ton ventre qui bat, supplie, le voit-on sursauter. L’odeur de ton sang en gorge. Ton goût exposé. Que dégustent-ils de toi.

    Leurs yeux comme lames tenaillent tes mains, on ne repousse pas les yeux, on les évite, il suffirait de ne pas les voir pour que ça cesse. Tu bouges, recules te décales, ça suit te traque. Tu t’arrêtes, ça s’agite, toi. Tes os entre leurs dents qui regardent et sourient, puissance sans joie. Tu bouges et les entraînes dans tes ombres scellées. Leurs regards ne renoncent pas, engluent. Nausée effroi. Leurs yeux griffent marquent restent. Leurs regards tètent, tu es sans eau. Ton cœur sec, serais-tu sans cœur petite, tu n’as pas de larmes. Tu ne comprends pas.

    Le dedans de toi invisible, ils ne voient pas. Tu es belle, peau douce, tes cuisses, ta robe. Ton cou nu. Ça regarde. Leurs yeux miroir de craie, toi effacée. Tu n’es pas. Tu connais les prénoms et leurs regards sur toi. Ça voit quoi, un regard soustrait?

    également paru dans ici Beyrouth :

  • l’entrée des étrangers, le temps des attentes immobiles.

    Vous n’y êtes pas encore, vous la voyez déjà; vous reconnaissez de loin l’entrée des « étrangers », la queue devant la préfecture, longue queue dont la seule vue vous désespère; queue que vous prolongez de votre corps greffé à la masse compacte; vous trépignez avec elle, en elle. Avancer sans la voir bouger depuis que vous y êtes; vous dehors, le froid de la rue ; vous, debout en silence, moue et yeux braqués sur les aiguilles paresseuses: si les guichets fermaient une fois devant? Devoir tout recommencer malgré deux heures d’attente immobile? Vous vous dites « deux heures », mais ce ne sont que deux mots mastiqués, abstraction en ces instants où vous vivez par minutes et secondes, où le temps cesse de se décompter pour prendre corps sur vos épaules, sur votre visage.

    Sans le support du langage, c’est le silence dans les rangs; ne pas vous distraire de votre condition; exister pleinement comme étranger; vous ne voudriez pas de geste de gentillesse, même infime, il risquerait de modérer votre ressentiment, édulcorer la cruauté des « Français, Espagnols, Italiens… »; vous formulez « cruauté des Français, Espagnols, Italiens » sans y croire; vous vous le répétez par affection pour eux, par dépit de ne pas vous sentir chez vous ici, ici vous êtes chez eux; vous n’espérez pas de mouvement de bienveillance, il pourrait lézarder la mortification, vous la préférez intacte, absolue; vous endurez le pire, vous voudriez le revendiquer; coller à cette souffrance, à la révolte.

    Les regards de l’attente sont sans objet; prunelles brouillées de pensées léthargiques; derrière le silence: tout et rien; longs temps de vide où vous oubliez d’être en vie, vous cessez même d’en être spectateur; des crochets; puis vous revenez en maugréant votre impuissance: ce n’est pas censé durer autant; vous ne voyez toujours pas la porte derrière les corps compacts qui se tassent devant, de plus en plus resserrés pour se sentir proches de l’entrée; par moments, au sein de l’inertie et de l’hébètement, une violence inattendue vous submerge; elle est molle, engourdie. Vous êtes épuisé; vous retenez la pression, vous la faites éclater à l’intérieur, dans vos boyaux; vous y crevez votre envie de hurler, cogner.

    Mais rien, vous n’y pouvez pas; vous n’avez pas le choix, pas de droits; vous n’êtes pas chez vous; vous devez; vous êtes étranger; on vous demande un visa à chaque frontière, courte ou longue durée de séjour, pour les transits aussi; tout un peuple vous rejette à chaque refus de visa, l’obstination courtoise et c’est bien cette hypocrisie que vous haïssez le plus, ces sourires qui enferment, vérité dissimulée derrière les lois administratives: comme si l’on n’était pas coupable de son administration.

    Vous êtes devant le sas; c’est bien, vous parlez la langue, certains ne parlent pas français, italien, espagnol; fouilles devant le sas; qu’ils fouillent bien, ils ont raison, vous pourriez exploser après tout ça, exploser des tripes, des os; de l’autre côté, les salles grises éclairées aux néons; des tickets pendent des machines, comme autant de langues narquoises, arrachées à chaque passage, geste sec pour ne pas les dérouler par séries; rangées de chaises alignées face aux guichets: école ou tribunal? Vous cherchez une place isolée, vous vous êtes frotté à assez de corps et d’odeurs depuis ce matin; le clic qui accompagne l’affichage des numéros au plafond; vos yeux qui conjurent les chiffres, comme s’il suffisait de les regarder pour en accélérer le débit, Ma sorcière bien-aimée.

    Vous êtes chahuté de pensées vaines, d’images en fuite ; vous n’osez pas bouger, pour ne pas perdre votre tour; café, pipi, cigarette… faudrait ressortir dans le hall, vos envies attendront; vous ne pouvez pas risquer votre tour, même si trente chiffres vous séparent du vôtre, qui sait? Mais vous comprenez ce que je vous dis? Vous faites semblant de ne rien comprendre? Des lambeaux de discussion vous arrachent de la rêverie; vous ne comprenez ni la nécessité ni l’urgence de ses éclats de voix; le silence d’un autre « demandeur » que vous voyez de dos, corps voûté devant les phrases assassines; vous ne l’entendez pas répondre, vous n’entendez qu’une voix en face, un ton sans courbe: La loi, c’est la loi! Je n’y peux rien, on ne peut plus renouveler là! 

    Vous fouillez du regard les guichets à l’effet magnétique; vous n’arrivez pas à décoller les yeux des corps qui se meuvent entre tiroirs, imprimante, cafetière, archives… blonde aux cheveux raides, cernes accentués par la lumière dure des néons; black opulente à la lenteur imposante; petit monsieur à la silhouette sèche… Ils se croisent derrière, partagent tampons, plaisanteries, agrafeuses, commentaires; sans craindre de se donner en spectacle, en y prenant plaisir peut-être. Mon stylo, qui m’a encore pris mon stylo? Vous n’avez rien à faire, vous suivez leurs mouvements; ils n’ont pas de regards, ils savent ignorer les yeux qui les observent de la salle; ces yeux qui attendent, qui entendent, en espérant avoir « droit » à plus de clémence.

    Non, je vous dis non! Vous savez lire, quand même! Vous n’avez pas le bon document! Ce n’est pas une attestation d’employeur, ça! Faudra revenir avec! Un point c’est tout! Ça ne sert à rien d’essayer de me convaincre! Vous scrutez tous ces visages; les classer en deux catégories: les bons et les méchants. Ceux avec qui vous aimeriez passer, les odieux à éviter; mais vous savez ne pas avoir ce choix, c’est le clic du plafond qui le décidera. Vous réfléchissez à votre stratégie, sourire et assurance polie… vous devez oublier les paroles insultantes qui flottent encore en vous; elles ne vous sont pas destinées; vous, ce n’est pas pareil; et vous ne pouvez pas être solidaire de la misère du monde, la vôtre vous suffit.

    Votre tour arrive; ni mieux, ni pire que les autres; vous contrôlez, vous encaissez; seule l’expression de vos yeux vous échappe.

    Vous ressortez; il n’y a plus de queue; l’après-midi, déjà. Et cet arrière-goût d’humiliation vague; avec le sentiment d’être en faute, parce qu’on n’est pas français, espagnol ou italien…; jusqu’à la honte des origines, la haine des origines; et l’autre culpabilité, envers son pays. Tu n’y arrives pas, tu n’arrives pas à garder la tête haute; si tu pouvais, tu l’aplatirais, tu la réduirais à rien; être sans nationalité, si possible; tu mentirais si c’était possible.

    Je suis espagnole, je suis italienne… je suis du Sud, le grand Sud; pardonnez-moi, je ne suis pas fière; vous avez tout fait pour que je sois fière d’être libanaise, l’injonction principale, celle qui sauve de tout; la guerre qui s’y rattache, tous ces sacrifices, ces morts; et moi qui renie mon pays; je ne suis rien, si je n’ai pas de racines; la Terre, infamie que de renier sa Terre; pardonnez-moi; je ne suis rien, je ne suis personne.

    également paru dans ici Beyrouth :

  • odeurs complexes comme aimer.

    crier terre de tous les débuts
    la mobilité de ses couleurs
    sa présence éclatée
    me perdre par bribes retrouvées
    parcourir les fragments filmés
    respirer quelques secondes de mouvements, de bruits
    ses odeurs complexes comme aimer (extrait)

    #LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire #Liban #Beyrouth

    micro journal 269-2022.05.22

  • Dire n°1

    Découvrir, toucher… la revue DIRE lancée par François Bon
    Joie d’en être. Sourire de voir mon noir et blanc dans une revue haute en couleur (mon esprit de contradiction?)
    Merci François et tous les contributeurs
    https://www.librairie-tiers-livre.store/collectifs/dire-n-1-avril-1922

  • premières journées de LittéraTube

    Beyt comme maison
    une vidéo de Marine Riguet et Gracia Bejjani réalisée dans le cadre des 1res journées de LittéraTube, Évry. 13 & 14 mai 2022

    concernant les lectures :

    • Marine lit un extrait de « On dirait une forêt », de Marine Riguet
    maelstrÖm Editions, Booklegs !
    https://www.maelstromreevolution.org/…

    • Gracia lit un extrait de « Beyt », de Gracia BejjaniLecture complète dans le cadre des Arborescences du fiEstival en amont du fiEstival *16 La Maison, du 26 au 29 mai 2022
    https://youtu.be/80YRn56puRU

    • Musique : « Lemon » de Bachar Mar-Khalifé (feat Yolla)

    La chaîne de LittéraTube :
    https://www.youtube.com/channel/UCDqc…

    mais aussi, lecture de 3 de mes textes ici :

  • YouTube et Littérature

    Les premières rencontres nationales YouTube et Littérature – Evry le 13 et 14 mai 2022.

    https://www.franceculture.fr/emissions/affaire-en-cours/affaire-en-cours-du-mardi-19-avril-2022


    Extrait :

    Qu’appelle-t-on littératube ? Source de nombreuses expérimentations artistique, la plateforme d’hébergement de contenus vidéographique YouTube a vu se développer de nouveaux formats de vidéos hybrides, à la croisée des chemins des images et de la littérature. Ce nouvel écosystème évolutif constitué de capsules mêlant images et textes donne naissance à de nouvelles formes d’expression littéraire, englobées sous la dénomination « LittéraTube ». Pour décrypter ce phénomène, Marie Sorbier a interrogé Marine Riguet, poétesse transmédia et maîtresse de conférences en littérature française et humanités numériques à l’Université Reims Champagne-Ardenne.

  • Le vote de la diaspora.

    Vote de la diaspora, l’expression claque comme titre de polar. Je dis « diaspora », et pense intrigues, complot. Le son de certains mots fait éclater d’étranges sens. Comme une langue personnelle, parallèle. Je suis de la diaspora, me récite cette comptine avec le sentiment d’intégrer une sorte de secte implicite sans l’avoir décidé. Je suis de la diaspora, cette fois-ci je vote. Mes premières élections libanaises. Fallait-il assister au désastre absolu du pays pour m’éprouver relative? Que notre appartenance s’impose.

    À distance, je m’inscris. À temps. À distance, je me relis, épelant le nom du village de mon père comme un idiome étranger. Je vérifie, persuadée de me tromper à chaque réponse sur mon identité officielle. Cette peur de l’erreur comme tacite aveu de les tromper, eux, en reproduisant telles des ombres les gestes citoyens attendus. De justesse, je rentre du Liban la veille des élections. À temps pour voter, sans l’avoir prémédité. Hasard, mais le hasard nous ressemble, écrit Bernanos. Comme ce hasard de date. 8 mai, fin de la Seconde Guerre mondiale en Europe, peut-on rêver aujourd’hui de la fin d’un système corrompu au Liban? Comme enfant, je demande conseil aux amis, on hésite ensemble, on écoute les déclarations, on compare les programmes, on se contredit pour mieux se décider. Séance conclue sur une sorte de pacte: « On est tous d’accord sur ce choix, on est d’accord? » Le moment est solennel comme le silence. J’apprends par cœur le nom de la liste, le nom du candidat.

    Je les note dans mon iPhone pour vérifier sur place, comme si je ne pouvais qu’oublier, sans confiance en moi dès qu’il s’agit du Liban. Je râlerai avant d’arriver au bureau de vote, plus de deux heures trente de transports en commun, je râlerai comme si la difficulté ajoutait de la valeur au geste, un compte-double comme au scrabble. Ma nièce me renverra sur WhatsApp les deux noms discutés la veille ensemble, comme si je ne pouvais qu’oublier de voter, ou pour qui, pourquoi. Je serai soutenue à distance, félicitée par amis et familles, il suffirait de voter pour affirmer son engagement.

    Je me ferai discrète dans la grande file devant le bâtiment habillé de signes, panneaux et banderoles. Me bercerai de langue maternelle cousue de longues phrases françaises. L’humour du pays, ce décalage insaisissable. Je ne regarderai pas le jeune homme distribuant ses prospectus colorés: il n’a pas de parti à promouvoir, mais l’ouverture d’un restaurant libanais. Je ne chercherai pas à reconnaître des visages dans la foule, m’abandonnerai au sentiment d’être là, mélangée aux Libanais de la diaspora française. À leur joie simple, aux commentaires badins. Je sourirai de voir tant de Libanais réunis dans cette banlieue parisienne, comme une concentration de famille étrangère. Je détournerai les yeux du drapeau qui ondoie comme séduction de danseuse. Drapeau et cèdre, leur légèreté dans le vent quand le pays sombre de gravité.

    À la question « Vous êtes la fille de Norma Boustani? », je sursauterai d’un cri: « Oui, c’est ma mère! vous la connaissez? Vous connaissez ma mère? », me dénonçant fille du pays malgré une vie d’exil, à me penser reconnue par l’inconnu. L’assemblée rira de ma naïveté (le registre, tout est dans le registre). Devant l’urne, je vérifierai à nouveau nom de liste et de candidat, persuadée de trahir malgré moi. Mon cœur battra fort: magie du « a voté », magie renouvelée après plusieurs élections françaises, toujours ce tremblement à entendre se dire le geste.

    Je tremperai mon pouce, je l’enfoncerai plus que nécessaire dans l’encre violette, la main si je pouvais. Ignorance de l’utilité de cette empreinte, élan de désespoir surtout. Je sortirai marquée, un peu ivre. Je publierai sur les réseaux la photo de mon doigt outrageusement encré, un texte à l’appui. Je réagirai aux posts de mes amis d’enfance. Pointer du pouce coloré notre affiliation éparpillée dans le monde. Ces doigts comme cailloux de Petit Poucet nous rappelant le chemin de la maison, l’impérieux retour au pays-maison. Baytna. Je me sentirai reliée.

    Vulnérable. Est-ce de voter pour la première fois qui me rend à l’enfance? Comme si je m’étais arrêtée, libanaise, à l’âge du départ, mes 20 ans. Comme si je revenais aujourd’hui à cet âge, reprendre ma place quittée, faire ce qui a été, toute une vie, évité.

    également paru dans ici Beyrouth :

  • le grand jeu de vivre, comme vent.

    il fallait apprendre à bouger dans les nasses
    se laisser duper, faussement libre
    filets masqués de transparence
    bleu de mer sans horizon
    il a fallu sauter pour la joie
    joie au corps, malgré les murs
    danser sur place, l’élan ne suffit pas
    ouvrir le ciel, maladroit vertical
    s’y jeter, muscles corps enchantés de vie (extrait)

    #LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire

    micro journal 268-2022.05.08

  • les autres parlent à ma place.

    sans mot, comme aveugle devant le vide
    dire voir effacés
    sans plus savoir ce que je manque
    perdue dans une chambre
    l’alphabet, musique et images
    sans plus arriver à les relier, embrouillamini
    sans plus comprendre ce que je cherche
    la fin serait rupture des phrases
    la fin serait répétition, débuts sans suite (extrait)

    #LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire

    micro journal 267-2022.05.05

  • A. Aleph. Au commencement était Achrafieh.

    Achrafieh. A. Aleph. Au commencement était Achrafieh. Avant d’épeler les lettres de ton pays, c’est le nom du quartier qui a marqué tes origines. Sans te douter que la question de l’origine hantera ta vie. Toujours. Par couches, toi l’arbre au tronc strié des lieux de tes exils successifs.

    Achrafieh. Achrafieh. « Achraf »: l’honneur, la dignité. Tu te murmures Achrafieh, Achrafieh et entends résonner dans ces sonorités des échos jamais perçus auparavant. Achraf… Et pourtant que de fois, as-tu répété son nom? Alcharaf, racine imaginée. Quartier d’enfance signé de dignité. Tu serais née sous cette injonction essentielle, mais terrible. La dignité, valeur suprême, fondatrice.

    Achraf Fieh. Fieh: « en moi », dans le langage de tous les jours. Fantasque étymologie qu’une langue parlée. Mais quelle étymologie nous empoigne davantage que la langue qui nous déploie ses mots quotidiens? Y puiser ce complément d’âme pour s’emparer du sens. Le faire sien. Achraf Fieh: la dignité, en moi.

    Achrafieh, tu te réfugies dans le langage pour t’épargner le souvenir et les émotions qui se pressent à l’ombre de son évocation. Prêts à t’assiéger avec les bruits continus des ruelles de la ville de ton enfance, ses odeurs de poussière et de fleurs. Achrafieh, c’est l’avant-guerre. Depuis, Achrafieh est devenu un nom que tu t’acharnes à éviter, ensevelir le temps dans les décombres du désastre. L’après-Achrafieh. Tu dis « Achrafieh » et tu es submergée de mélancolie sans discernement. Tu invoques parole et digressions… non pour exprimer, mais pour étouffer l’occulte puissance des noms.

    Hasard d’alphabet? B pour Beyrouth. Aussitôt, la fierté. Ville capitale. Très tôt en rivalité avec le village de vos origines Kehhalé. « Je suis de Beyrouth. » Ton soulagement à pouvoir l’affirmer (n’es-tu pas née à Beyrouth ?). Kehhalé. Tu n’en voulais pas, petite. Tu clamais haut et fort qu’il ne s’agissait que de vos origines, sans te douter de l’importance des origines dans la suite de ton histoire. Que toi, tu es de Beyrouth! Snob depuis toujours. Kehhalé; ça te raclait la gorge, s’enlisait en bouche. Tu lui préférais Beyrouth. Aujourd’hui tu entends résonner le nom du père: Bey. Le père, toujours. Bey. Échappe-t-on à sa lignée? Toi, sa fille.

    Lebnan. Lebnaniyé. Libanaise à vie: née au Liban. Beyrouth, Achrafieh, hôpital Rizk.

    Et ton adresse? Chiffre en blanc sur fond bleu roi: 27. Il se détache au-dessus du portail de l’immeuble. Mais à quoi se rattache ce 27 sans nom de rue? Comment te localiser petite sans nommer la ruelle où se nichait cet immeuble de trois étages dont vous occupiez le rez-de-chaussée? Relativement à. S’adosser à plus grand que soi.

    Traînées de souvenirs sans liens et tu es sitôt martelée par d’autres noms. Ils déboulent comme des billes enfin libérées: Sassine, Zahhar, Sioufi. Tu ne saurais pas les planter, ni dans une vision d’aujourd’hui ni sur des cartes mémorielles. Mots flottants, repères certains, mais sans topographie de support. Pour faire parler ces rescapés de langue, arabe et français se relaient en toi dans une symphonie de violence et de fleurs, par l’écoute personnelle que tu prêtes à ces trois noms surgis du passé. L’arabe est siégé par ce qui est désormais ta langue aussi. Sassine n’a rien à voir avec assassins. Et pourtant. Par absence de résonance sémantique, les phonèmes s’imposent à toi. Puis le sens reprend son hégémonie avec Zahhar qui évoque les fleurs, et Sioufi les épées.

    La vie comme alphabet en deux lettres. A, Aleph, Achrafieh. B, Beyrouth.

    également paru dans ici Beyrouth :

  • je suis une araignée.

    je suis une araignée
    précaire je tisse
    bave de silence
    pattes maigres comme brins
    j’échappe brusque immobile
    de soif tendue comme nerfs
    je danse ma maladresse de corps
    avec le vide, le manque j’écris (extrait)

    #LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire

    micro journal 266-2022.05.01

  • fiEstival maelstrÖm *16

    Lecture de poèmes dans Beit Beirut ou Maison Jaune, sous le thème proposé par le fiEstival maelstrÖm *16 (extraits de mes textes).

    Beit veut dire « maison » ou « casa ». Ce lieu a été choisi par les poètes pour sa symbolique, puisqu’il a traversé la guerre, est resté debout, servant de trait d’union entre deux régions de la ligne de démarcation, a ressuscité, a été réhabilité en conservant les stigmates de la guerre. Aujourd’hui, et après avoir été malmené, ce lieu accueille des événements culturels, comme un pied de nez à la séparation et à la violence.

    Artistes : Mishka Mourani – Gracia Bejjani – Antoine Boulad – Mohamad Wehbi – Adham Dimashki – Ali Sabbagh – Michèle M. Gharios

    http://www.beitbeirut.org/thehouse.html

    Dans le cadre des Arborescences du fiEstival en amont du fiEstival *16
    La Maison, du 26 au 29 mai 2022
    lien vers la vidéo complète des 7 poètes invités :
    https://youtu.be/CWZ23U5KKzg

    le site du festival
    https://www.maelstromreevolution.org/qui-sommes-nous/un-festival-international-de-poesie-le-fiestival-maelstrom-reevolution

  • sommes-nous illisibles.

    nous avons largué nos corps
    des voix battent aux fenêtres
    sommes-nous signes dispersés
    nous respirons dans les plis (extrait)

    #LittéraTube​​​ #VidéoEcriture​​​ #poésie​​​ #écrire

    micro journal 265-2022.04.29

  • Les bruits du Liban, tressaillements de vie.

    Il te suffit de fermer les yeux pour que l’âme sonore du pays se lève en toi. Polyphonique. Cacophonique. Les bruits du Liban, tressaillements de vie.

    On a des tomates, on a des pommes de terre, on a de la pastèque… dans les rues, le timbre guttural des marchands ambulants rivalise avec les klaxons, avec les insultes jappées par des conducteurs constamment à cran.

    Ça klaxonne dans les artères de la ville. Pour le moindre incident, à chaque ralentissement… klaxons sans raison. Ça insiste devant les immeubles, tête penchée, regard tendu. Ta ta tatata tatatata ta ta! Les voisins sortent. Les uns puis les autres. La main ne lâche pas le klaxon. Ta ta tatata tatatata ta ta! Les klaxons ne sont pas des bruits à Beyrouth, mais les expirations de ses ruelles tortueuses, leurs toux, leurs soubresauts sonores.

    Des balcons, les femmes se hèlent, amorcent des conversations qu’elles poursuivent souvent autour d’un café improvisé: yalla… 5 minutes… tu as bien 5 minutes… ne me dis pas que tu n’as pas 5 minutes… yalla… chta’na…

    Tandis qu’à l’horizon, les constructions vrombissent et crachent dans l’indifférence générale, atonie de l’habitude. Le Liban, en (re)constructions permanentes. Les voix enténébrées des politiciens à la télévision, la diction hypnotisante de leurs sentences qui terrorisent ou mentent. Les sermons du prêtre, ses intonations qui te poursuivent la nuit pour te défendre les mauvaises pensées, renier la liberté que tu as l’illusion de vivre quand autrui dort et cesse de t’observer. Les prières collectives. Psaumes et cantiques. Chœur et orgue. Le moment où l’assemblée de la messe expire d’une voix unie, unie et unique malgré les dissonances.

    Les bruits du Liban, fragments des combats ordinaires que les hommes mènent pour vivre. Que les insectes leur livrent la nuit quand l’air se pose. Leur entêtement à poursuivre les odeurs des peaux humaines. zzz zzz… Les moustiques, ces petits bombardiers. Plus véhéments que les détonations. zzz zzz… Sournoise infiltration, l’ouïe est sans défense. Leur victoire acoustique.

    La voix des animaux qui expirent. Comme ce cafard qui s’affole sur place. Cercles en stries noires, dans tous les sens. Si énorme. Il crissera sous ta chaussure. Insupportable bruit de vide qui te visse encore les tripes. Plaquer la lourdeur de ton corps sur le frétillement de ses pattes. Tu fermes les yeux pour ne rien sentir. Appuyer d’un geste brusque, en poussant un petit cri pour couvrir le craquement. Ce bruit, le même.

    Les voix du pays. Rires des femmes, vociférations des hommes, clabaudages des femmes, éclats des enfants… bruyants, pour se sentir vivants. Le silence des adultes, leurs murmures pour éviter aux plus jeunes l’horreur du savoir, quand le savoir n’est qu’informations et nouvelles. La masse de ce silence, tapie dans les cœurs, sans d’autres choix.

    Un silence d’au-delà pour qui n’a jamais connu l’absence de bruits. À Paris, tu restes la fille de Beyrouth, ville de vacarme et de poussière. Es-tu encore en vie sans les bruits autour? Ils s’agitent en toi quand ce n’est pas ta voix qui résonne à vide.

    Tu es la chambre noire de ces échos; d’un lieu, d’une Histoire. Nouée au Liban par réminiscences acoustiques.

    Tu sursautes quand une porte claque. À Paris, à ton âge. Tant d’années après vos premières bombes. Ce possessif, alors que vous étiez possédés. Une porte claque et le cœur s’affole. Retentissement qui te plante dans ton corps de gamine démantelée. Sans image, sans mot. Rien ne remonte de ce passé à présent décharné, mais tu y es propulsée par la vigueur d’un bruit qui éclate, un son unique bong! Aussitôt déplacée. Envahie par l’opacité instinctive. Battu dans son enfance, un adulte se protègera toujours du bras, au moindre mouvement inattendu. Le même réflexe, d’anciennes violences. Oubliées, altérées. Et pourtant. L’Europe t’enveloppe, doux écrin.

    Une porte claque et le Liban se réveille. Sa voix s’élève, assourdissante d’éloignement.

    La voix du Liban ou Sawt Loubnan. Station de radio, sempiternelle résonance de la guerre dans le creux des oreilles. Les commentaires en boucle suppléent les chansons dans les moments durs.

    Déflagration, proche ou lointaine. Une bombe qui éclate semble toujours précédée de son annonce, comme un froissement d’air. Avec les années, tu prétendais deviner la distance d’une explosion à l’écho qui subsistait, à la traîne. Qui irait vérifier? Te distraire à ce jeu pour maîtriser la peur. Te revendiquer ce talent, pour dénier la certitude de ne plus rien contrôler.

    Aujourd’hui, tu as d’autres questions. Que perçoit-on d’abord, la lumière ou le son d’une bombe? Et après l’explosion, que persiste-t-il de ces fragments sensoriels? Résistent-elles à la destruction? Sont-elles anéanties, comme la vie qu’elles emportent? À quoi ressemble la tonalité de la bombe après son éclatement? Silence noir en pointe. Cette petite seconde d’après. Trou. Suivi de hurlements. Humain, ce tohu-bohu extirpé des entrailles du monde? La vie prise de surprise suprême. Indicibles immondices.

    Invoquer d’autres bruits, n’importe lesquels, pour ensevelir les voix du Liban, fuir les émotions promptes à envahir l’instant, quelle que soit la distance. Le timbre grave de Fayrouz, la voix joyeuse de Sabbah, les modulations de Farid El-Attrach (Farid le sourd ?)… ces chanteurs que tu snobais adolescente à Beyrouth, férue de rock occidental. Ils te font pleurer maintenant, et tu fredonnes ce que tu n’as jamais appris volontairement, les paroles de ces chansons sont comme les mots d’une langue maternelle acquise à ton insu.

    D’autres instants sonores. Les taciturnes parties de trictrac à l’ombre des trottoirs, quand les accalmies le permettent. Seul le bruit des dés. Court silence qui suit quand ils s’arrêtent sur leur chiffre… et si notre destinée dépendait de ce hasard? Te susurre ta conscience de petite, face aux mines concentrées des joueurs. Tu aimes la voix des dés, gouttelettes métalliques. Parce que les objets ont une voix quand ils continuent à nous parler.

    Alors, Paris bruyant? Paris, havre de paix. Ses rues, sas de passage entre deux lieux, entre voitures et badauds, tandis qu’au Liban, elles sont espaces de vie collective. Substance du lien et de ses banalités.

    Ici aucune voix ne soufflera ton prénom. Ne te bercera de sa douceur. Ne portera tes syllabes, comme les bras paternels t’élevaient jadis dans les airs.

    également paru dans ici Beyrouth :