ton père a froid

Ton père a froid
La voix de ma mère murmure, simple, familière. Se mêle aux paroles du prêtre. À la messe, je suis l’enfant perdue dans les langues sages, j’écoute pour ne pas ressentir, engourdie de flottement sonore, prétexte à rêverie sérieuse.
Je t’ai touché après une vie à éviter la présence. J’ai caressé ton front, ta joue. L’amour de ma main sur ta peau. Oser ton visage endormi. Garder de toi l’image de ta peau gelée sous mes doigts inutiles, tu ne les sentiras pas.
Ton père a froid, elle répète. Je n’ai pas répondu. Mon père est froid, il est glacé. Je n’ai pas corrigé. Mais les mains de ma mère se raccrochent au bois pour éviter à son corps de tomber, comme glisserait du banc un vêtement léger. Je prends sa main froide, je peux réchauffer son sang. Ses doigts entre les miens ne se résignent pas, tiède vie lui revient à nouveau. Je me colle à ses côtes de perte. Qui pour réconforter l’autre du vide ?
Ton père a froid, par quelle fatigue ses mots agissent d’autres réels : mon père comme nu, il suffirait d’une laine. Mon père-âme dans son corps devenu forme longue, comme l’élan. Matière d’âme que sa chair nouvelle.
Autel de fleurs blanches ; ne pas voir les lèvres du prêtre, les phrases sans lèvres comme bercements de musique. Mêmes corbeilles blanches des cérémonies obscurcies de douleurs. L’humain se répète, habille ses rites de gestes minéraux. Les mêmes, nous sommes aussi nos mêmes.
Le froid de ton front. Peut-on se liquéfier de froid ? Je fonds à mes pieds, entière. Parce que c’est toi. Terribles mouvements que ces bouts de moi qui partent avec toi.
Est-ce que je suis capable d’amour ? Mes bras empêchés, l’immobilité tristesse.
Il a froid, pudique rythme que les mots de ma mère contre l’absence qui s’installe dans le corps enfermé à sa droite, témoin silencieux de sa dernière messe. Il a froid. Elle sait, 65 ans d’existence commune. Elle fixe le prêtre et le redit bouche immobile, comme indication secrète à transmettre sous des yeux ennemis.
a, est, froid. Passage d’être, comme écriture et légende. Je connaissais ce froid sans secours, images rassemblées entre récits et savoir.
Ton corps sera le premier à me dire la mort de face, me pétrifiant avec toi, de ce froid touché. M’éduquer à mourir, comme tu m’as donnée à la vie.
Mon père statue, en être à jamais saisie.