téta concentre le Liban dans ses rides.

Tu y retournes tous les ans. Chaque voyage au Liban s’écrit dans cette visite. Une fois par an, comme anniversaire sans cérémonie. Dense de ces instants où téta seule existe dans ses rides qui affirment ; par sa respiration traînante qui concentre le monde, exhale le Liban.

Quand ta grand-mère ne parle pas, elle regarde le vide par-delà sa peau. Les sièges devenus informes, creux même occupés ; la petite table en bois de cèdre, désormais dégagée. Vase, fleurs, cendrier transparent, rien autour d’elle, rien n’accroche ses yeux délavés de la vie qui les emballait avant.

Regards sans intention, racornis par le temps. Par ces années qui finissent par dessécher l’homme. Elle pourrait maintenir les paupières fermées : dehors, comme dedans, même blanc. Tu ne vois plus la vie cligner aux mouvements de ses paupières, elles bougent oui, convulsions musculaires. Puis des mots lui viennent, qu’importe les idées, phrases construites, insensées. Elle parle toujours votre dialecte d’arabe, avec des lignes grammaticales, sans signification. À babiller, sans le lien qui sauve de l’inanité. Bavarde, elle si silencieuse autrefois. Elle n’arrête pas de dire, ne s’entend pas parler, sourde à tout, à elle. Milliers de mots à tes regards lancés. Tu scrutes ses lèvres pour recoudre ce qui pourrait l’être, rien ne se dresse. Mots renvoyés au sursis. Sans le support de la relation. Téta est seule avec ses mots.

Sur sa bouche, tu lis. Vocables, et c’est comme parcourir un dictionnaire, buter contre manuel de linguistique. Votre belle langue devenue lexique. Vous ne partagez plus d’histoire, téta est devenue Histoire. Relique, souvenir déjà, alors que ses jambes continuent à vivre. À exiger soin et présence. Ses bras, le ventre, dos. À exiger que l’amour se dise enfin. Toi, posée devant elle, comme siège ou table vide. Ou comme son cendrier propre depuis qu’elle a oublié qu’elle fumait. Depuis qu’elle certifie n’avoir jamais fumé (tu te retiens de lui rappeler les deux paquets par jour). Toi, vous, décor mouvant qui s’agite autour.

Un sourire parfois. Que transmet le sourire, la malice, sans la conscience ? Son visage anguleux. Son corps, enveloppe d’os. Dos replié vers l’avant, vaine tentative de se recroqueviller sur soi, sur ce passé et ses trainées d’images. Tu lui prêtes des intentions, elle se ramasse pour les retenir, tu te dis. Elle s’en fiche, le questionnement t’appartient. Dans vos échanges décalés, tu t’acharnes à retenir le temps, à éloigner la mort. Tu la veux grand-mère et te faire pardonner ta jeunesse. Incarner le fantasme des générations de femmes, rhizomes de communes histoires familiales. Vous seriez les extrémités vivantes de ce mirage. Tes gestes solitaires, complicité malgré elle. Elle s’emballe par instants, soubresauts organiques. Mutisme sinon. Immobilisme de l’absence. Une vieille qui a déserté son corps. Et s’en fiche. La tristesse, c’est votre histoire ratatinée. Téta, placidement terrifiante. Ta grand-mère vit dans ton âme, son esprit est dispersé.

Tu y retournes tous les ans. Tu prépares l’après, tu vous prives du présent. Tu prends beaucoup de photos. Tu n’as jamais eu autant de photos d’elle. Il me restera les photos, tu penses quand tu l’observes, comme un artiste son modèle. Que cherches-tu à attraper avec ces clichés d’où elle te fixera éternellement, sans sourire ? Elle ne sait pas que tu la photographies. Elle regarde l’objectif dont elle ignore la visée. Vacillante dans ce corps qui manque de tomber quand il cesse d’être contenu. Les mains posées sur les cuisses, paumes vers le plafond comme de supplier les cieux. Tu ne lui connais pas ce nouveau visage au menton pointu. Tendu vers tu ne sais quelle absence. 

Tu échoues à voir la physionomie du présent. Dans ce combat occulte, c’est toujours le visage du passé qui impose ses traits. Tu t’agites seule dans tes moments de recueillement sur votre lien fuyant. Elle te regarde pourtant.

également paru dans ici Beyrouth :