Retour au pays comme retour en enfance

Tu viens de quitter mais la question te précède. Penses-tu revenir un jour, revenir pour de bon ? Elle te suivra dans l’exil, te poursuivra, comme si ta vie à l’étranger était vacances ou caprice puéril. Parenthèses à la seule « vraie » vie possible, la vie au pays. Les études à la Sorbonne, la culture à assimiler en te coltinant le quotidien, ton acharnement à dompter ton accent, cet accent qui te désignait au premier souffle (l’as-tu réellement perdu ?). L’ardu chemin vers la naturalisation et le sentiment de sécurité depuis. Les difficultés et les joies… ce tout d’une existence impossible à résumer serait comme jeu et, comme tel, jugé éphémère. Alors, quand se terminera la partie, quand reviendras-tu ?

Quand reviendras-tu ? Pourquoi es-tu partie ? Leurs questions comme mains te retiennent. Justifier ton départ, répondre du retour : mouvements alternés comme trajets de train ou d’avion. Ils pourraient être connectés, s’opposer. Mais les raisons du départ ne sont plus que jalons du passé, ne font pas contrepoint : changement de paradigme. Les chemins du retour sont labyrinthes, et nos places, points qui relient et séparent à la fois. Les lignes de fuite ne sont pas linéaires.

Tu pourrais le conjuguer, vous êtes tous concernés. Je rentre, ils rentrent et vous ? Tu les écoutes rêver de retraite au Liban, supporter l’exil avec ce seul horizon comme mirage : leur terre. Le lien qui les unit est histoire d’amour, cette patrie, comme Pénélope aurait toujours attendu leur retour, tissant ses drames, ses humeurs. D’autres reviennent avant, comme enfants prodigues, émus de trouver accueil, généreux et absolu accueil, dans les bras de leur famille, eux qui avaient pensé l’étranger comme meilleure alternative, traitres d’avoir tourné le dos à ceux qui les reprennent maintenant dans leur giron.

Le retour au pays comme retour en enfance. On ne rêve pas un lieu mais un temps perdu, la jeunesse. Ce passé, tissu de liens merveilleux. Malgré la guerre et ses atrocités, ce temps qui faisait sort, destin commun dans le malheur et surtout dans l’indéfectible espoir. Et il te semble souvent retourner à ce même endroit de ton histoire, l’année de ton exil, comme s’il fallait rétablir, continuer le récit abandonné ce jour-là. Ta vie en suspens, dans cette attente.  

Oui, tu as toujours retrouvé Beyrouth, les klaxons de ses rues, son agitation langoureuse. Tu reviens sans cesse, te cogner à tes origines. Tu vas encore au Liban ? te demandent les amis français. Mais tu n’aurais pas envie de t’aventurer ailleurs, de faire un vrai voyage quoi ? Tu restes évasive, comme s’il s’agissait d’un secret de famille. Ce ne sont pas des vacances, mais un entêtement, une dette. Avec le fou sentiment à tout séjour d’être, en terre familière comme étrangère, terre inconnue mais jamais quittée. Les paradoxes du Liban perpétués dans vos rendez-vous. Combien de fois par an ? Tu retournes, retournes, maladroite derviche gravitant autour du point de séparation originelle. Et cet excès semble démentir le retour : toi qui ne cesses de revenir ne reviendrais jamais « pour de vrai ».

Puis tu te demandes. Rentrer pour qui. Pour quoi. Pour le taboulé ? Pour la manouché ? Labneh ? Mezzé ? Tu t’amuses avec des raisons saugrenues, comme de revenir pour la cuisine, toi qui ne manges libanais qu’au Liban, comme si les plats étaient faussement libanais ailleurs, folklore sans le sol sous tes pieds, le soleil dans tes yeux, montagne ou mer dans le dos.

Pour les odeurs, pour les bruits ? Pour le désordre magique du quotidien, le grain de folie ordinaire qui crée déroute et charme. Ce besoin viscéral de donner sa part au hasard, à la fantaisie, l’audace. Pour le bonheur de parler ta langue maternelle, de l’agrémenter de mots français et anglais, de les entendre rire de tes maladresses en libanais (vertigineuse impression de redevenir petite). Pour le plaisir de chanter Fayrouz à voix haute, sans te soucier de bien chanter, surprise de te souvenir encore des paroles. De fredonner les comptines de ton enfance contre l’épaule de ta mère, renifler sa peau, l’embrasser sans raison. Te bercer de la musique de l’accent de chez vous, si doux à ton oreille, cet accent que tu as renié.

Revenir ainsi pour la beauté du lien, pour l’attachement fondamental aux parents, la générosité des bras, la simplicité du plaisir. Perpétuer les retours malgré le temps, les deuils. Quand les vraies raisons sont rompues, nous laissant errer dans des maisons familiales désormais vides (n’a-t-on pas perdu nos aimés, et avec eux tout désir de retour ?)

Persévérer, rentrer pour comprendre les signes de filiation, saisir les traits qui vous rapprochent entre compatriotes, comme l’on traque ressemblances et transmission dans une famille. Vérifier les erreurs collectives de français même quand il est très bien parlé, comme geste d’appropriation linguistique. Le français de chez vous.

Revenir converser avec ton identité, vos différences, les points communs : où situer le curseur de tes origines ? Toi l’exilée, comment assimiles-tu les valeurs croisées de tes deux patries ? Qu’as-tu conservé en partage, quel Liban vit encore en toi ? Viens-tu en analysant analysée ? Écrire ton appartenance, cet ancien monde qui perdure, palimpseste de doutes et de certitudes identitaires. Tu n’appartiens pas plus à la France qu’au Liban. Tu quittes, tu reviens.

Et tu réalises que l’histoire de tes retours se calque sur la grande Histoire. Tu respires au rythme de cette même Histoire que tu as fuie, te cales à son pouls. En temps de guerres et conflits par exemple. Comme le pays, tu es immobilisée dans ton mouvement vers : tu annules tes voyages. Leurs jugements contradictoires : tu as fait le bon choix en quittant jeune//traîtresse d’habiter confortablement ton occident. Ta réponse est mantra informulé : en quoi je mériterais mieux qu’eux ?

À l’Histoire actuelle. Votre tragédie commune, tu t’accordes à son chant. Revenir pour vivre en condensé les coupures d’électricité, les supermarchés vides, la violence ordinaire du manque, l’aberration d’une monnaie déchue, l’impossible logique bancaire, le départ de nos jeunes, la pénurie en tout sens, jusqu’aux médicaments dans un pays fier de sa médecine depuis toujours. Rentrer pour vivre ça aussi, dans une solidarité instinctive, tribale, même si « vivre » n’est plus de mise. Mais s’émerveiller de l’étonnante vitalité, de la dignité à tenir tête haute malgré tout.

« Quand reviendras-tu » suppose que tu sois partie. Quel morceau de toi a quitté ce jour-là ; lequel serait resté fidèle, planté. Ton ombre à côté d’eux toujours, leur visage à portée de doigts. Fantôme vivant, hantant leur monde à force d’en être hantée. J’appartiens, je suis possédée.

également paru dans ici Beyrouth :