Je te rêve.
Tes yeux seraient bleus, ton regard, poigne.
Tu cours, fuis. Ton corps dans mon sang.
Ton visage. Vie aussitôt; ses questions.
M’inquiéter de ton avenir avant que tu n’adviennes.
Tu n’es pas.
Je t’écoute, te soulève. Tu joues. Ris. N’es pas.
Tu densifies l’instant. Je te rêve. Tes odeurs, tes yeux.
Tu es. À portée de chair. Tu es.
Tu es ma prétendue chair. N’es pas.
Ta vie te précède.
Ton existence devance ma raison,
et la triste épreuve du réel.
Tu n’es pas. Ne seras pas. Ton avenir est mon passé.
Tu es désormais obsession.
Tout détail est annonce,
signe de vies qui se refusent à chaque mois.
Tu es impossible à attendre, présence de tous les temps.
Tu as toujours été, m’aurais-tu précédée.
Je n’attends que ta matière, ta confirmation.
Ta venue me délesterait de l’empreinte.
Tu as toujours été, mon corps porte ta forme,
je te couve en creux.
Tu as toujours été. Masse en moi.
Tous les mois, tout est indice de toi. Marque de toi.
Tous les mois, tu es possible. Je suis conviction.
Puis désenchantement.
Le temps de ce silence est vacarme de sang.
Le sang à nouveau.
Le sang qui m’affirme par négation.
Premières règles, «tu n’es pas un garçon, mon adolescente».
À présent l’autre ritournelle scande les cycles : «tu ne seras pas mère».
Peut-être le mois prochain? Je suis ton entêtée.
Tous les mois, au balbutiement de tout retard.
Tous les mois. Toute nausée annoncera la joie à venir.
Tous les mois, il est possible d’y croire, grâce m’est donnée.
Tous les mois te préparent, te clament.
Tu es. Tu es ma certitude.
Tu es le credo de tous les après.
Mais le sang revient, m’entache de douleur.
Crampes et déchirements me détournent de la perte.
La seule souffrance,
te perdre alors que tu n’es pas.

petite fantôme (texte de la série vidéo, épisode 5)

la vidéo réalisée avec ce texte est également visible ici:

https://graciabejjani.fr/2019/05/18/lempreinte-5/