Archives

  • quand le kebbé est faux.

    C’est bon, mais ce n’est pas le vrai kebbé. L’amie est catégorique. Il faut les trois couches pour faire un kebbé. Je souris. Le vrai. Qu’est-ce qu’un vrai plat ? Une vraie Libanaise ? Qu’est-ce qu’être la vraie fille de sa mère ?
    À Paris, je refuse les restaurants libanais. Tout sauf libanais. Sans chercher à savoir si le restaurant est bon ou pas. (extrait)

    #littéraTube​​ #VidéoEcriture​​ #liban

    micro journal 463-2025.12.12

  • bics, feutres… | 9

    retour aux couleurs (jamais vraiment quittées)
    format A3 pour ouvrir
    avec capture des fragments
    (dessin au bic, coloriage au feutre, contour en noir, découpage ciseaux)
    avant de les assembler, de les coller

  • extrait #1 | sobhiyé – corps de femmes.

    je vous lis un court passage de sobhiyé – corps de femmes
    un nouvel extrait chaque semaine jusqu’au 22 janvier

    toutes les infos sur le livre :
    https://graciabejjani.fr/2025/12/06/sobhiye-corps-de-femmes/

    #PremierRoman #Lecture #Littérature #Sobhiyé #CorpsDeFemmes #Beyrouth #Liban

  • mon prénom au singulier.

    gargouillis de ventre, reniflements
    battements liquides quand ça s’affolait
    je nous ai fabriqué une langue
    venue comme un surgissement
    il suffisait de laisser faire les sons
    le hasard leur donnait sens
    tout ne passait pas par la bouche
    le corps résonnait comme oreille
    je me voyais plurielle (extrait)

    #littéraTube​​ #VidéoEcriture​​ #poésie​​

    micro journal 462-2025.11.27

  • le faux oubli des premières fois.

    Il y a des portes qui baillent, confondent couloirs et chambres. Ouvertes à tout courant.
    Il y a une table. La solidité d’une table, la distance qu’elle installe. Pouvoir s’y appuyer. Écrire ou se cacher dessous, comme avant.
    Et cette obsession du frigo : l’ouvrir souvent, pour rien. Une question posée au froid. Entre dégoût et désir.
    Il y a la peur. Ce premier trou. Absolu, invisible.
    L’ombre — il n’y a pas de mot pour les ombres qui bougent. (extrait)

    #littéraTube​​ #VidéoEcriture​​ #poésie​​

    micro journal 461-2025.11.20

  • bics, feutres… | 8

    dessin au bic
    coloriage au feutre
    contour en noir
    découpage ciseaux
    assemblage des fragments
    collage à la colle d’écolier
    … patience (ou pas), hasard et silence

  • apprendre à mordre sans blesser.

    j’ai appris à parler
    en léchant peaux et plastiques
    reniflant les fruits
    touchant les objets

    je suis tombée
    j’ai trouvé les mots
    en goûtant la rouille, ma morve
    en confondant le sang et la cerise (extrait)

    #littéraTube​​ #VidéoEcriture​​ #poésie​​

    micro journal 460-2025.11.09

  • vite et trop.

    vite et trop
    ça nous déborde
    ça exagère
    emphase puérile
    comme l’enfant et ses glaces
    toutes les couleurs dans une même bouche
    et les parfums perdent leur nom

    l’enthousiasme
    une sorte d’impatience (extrait)

    #littéraTube​​ #VidéoEcriture​​ #poésie​​

    micro journal 459-2025.10.27

  • ça ressemble à l’oubli.

    j’ai un jour cessé de respirer
    je ne suis pas morte
    – le corps a ses réflexes

    je ne respire plus
    ça ressemble à l’oubli
    l’oubli absolu des voix animales (extrait)

    #littéraTube​​ #VidéoEcriture​​ #poésie​​

    micro journal 458-2025.10.18

  • pour cesser d’être humaine.

    elle —
    vitesse friable
    tout à cran

    leur langue trop près
    trop de souffle sur le cou
    et leurs gestes s’imposent
    bruit

    accélérer pour rester entière (extrait)

    #littéraTube​​ #VidéoEcriture​​ #poésie​​

    micro journal 457-2025.10.12

  • la passante

  • sourire ou se taire du visage.

    sourire des dents
    comme on saigne du nez
    sans prévenir
    pour ne pas parler

    on précipite les lèvres
    sourires invasifs
    bouches qui débordent
    comme flaque (extrait)

    #littéraTube​​ #VidéoEcriture​​ #poésie​​

    micro journal 456-2025.10.05

  • oublier pour apprendre.

    le bruit d’une main sur la peau
    les couleurs du matin
    le mouvement d’un visage

    le goût humide du pain
    l’odeur de fatigue dans le corps

    faut-il se souvenir pour être sûre d’avoir vécu ? (extrait)

    • conception, texte, montage : gracia bejjani
    • sélection d’images provenant
    de ressources libres de droits

    #littéraTube​​ #VidéoEcriture​​ #poésie​​

    micro journal 455-2025.09.28

  • aux endroits du corps qui ne rêvent pas.

    soleils emmurés
    dehors comme dedans
    je vis dans leurs bruits

    ça bourdonne, s’immisce
    ça bavarde, zigzague, exige
    ça s’oppose, ça inquiète, isole, ça fascine
    ça bredouille, refuse, implore
    ça freine, pousse, ça autorise parfois (extrait)

    #littéraTube​​ #VidéoEcriture​​ #poésie​​

    micro journal 454-2025.09.21

  • crayons et couleurs, 1.

  • comme dans un voyage.

    Dans l’ascenseur, mesurer les phrases accordées au nombre d’étages.
    En dire moins parfois, jamais plus. Le tempo, comme en poésie.

    Dans l’ascenseur, on joue à deviner l’étage.
    Polis, précéder leur geste vers le bouton. (extrait)

    #littéraTube​​ #VidéoEcriture​​ #poésie​​

    micro journal 453-2025.09.13

  • et le béton semble respirer.

    on entend la lenteur des mots
    le vide entre les lettres
    respire, à peine
    l’attente
    des mots si lents qu’à l’arrêt
    s’inventent alors d’autres langages (extrait)

    Installation filmée :
    “The Healing Machine” de Emery Blagdon
    Exposition : L’Art Brut – Grand Palais, Paris

    #littéraTube​​ #VidéoEcriture​​ #poésie​​

    micro journal 452-2025.09.06

  • le piège des mots qu’on aime.

    il s’agira d’être rapide
    prendre ce temps
    aller vif
    comme un battement affolé
    retour obstiné au même
    autre sous la peau (extrait)

    #littéraTube​​ #VidéoEcriture​​ #poésie​​

    micro journal 451-2025.08.29

  • sans mot 2.

  • 𝐯𝐨𝐢𝐫 𝐝𝐨𝐮𝐛𝐥𝐞.

    expérimenter
    deux visions
    d’un même texte

    #littéraTube​​ #VidéoEcriture​​ #poésie​​

    micro journal 450-2025.08.23

  • sans mot.

    Depuis quelque temps, la peinture.
    Le silence de la peinture. Corps, formes, couleurs.
    Je viens de terminer un nouvel essai : dessiner et colorier des fragments, que je colle ensuite, au fur et à mesure, sans intention préalable.

  • mais du silence.

    …le miroir devrait se retourner
    rendre les visages prêtés par la mère
    ses mimiques quand elle lui parlait
    nous l’avons vue parler au miroir et rire
    nous aurions dû retenir ses paupières d’alors
    ce fracas de vie (extrait)

    #littéraTube​​ #VidéoEcriture​​ #poésie​​

    micro journal 449-2025.08.14

  • un jour le port de Beyrouth.

    (…) Un jour, le port de Beyrouth a explosé. J’ai écrit, publié des textes pour éprouver le réel, comme on touche une plaie. L’obsession des traces. Depuis, seul ce qui est écrit semble vivre. Lire, écouter, voir pour reconnaître. Éloignée, attachée. Je me suis répétée, sûrement. Comme pour retenir de nouveaux mots, ici de nouvelles réalités. J’ai mis du temps. Je mets du temps. Cette minute. Je me souviens. Et puis, l’abandon.
    Le réel ne s’excuse pas (extrait)

    #littératube #VidéoEcriture​​ #poésie​​ #liban #beyrouth

    micro journal 448-2025.08.09

  • leur langue comme vent.

    …ils ont cette audace
    rien ne s’évite
    ils occupent chambres, ventres
    et temps
    claquent de lumière (extrait)

    #littéraTube​​ #VidéoEcriture​​ #poésie​​

    micro journal 447-2025.08.03

  • d’un même ventre terrestre.

    attendre
    au plus près du sol
    — l’attente est lieu
    .
    les phrases
    s’écrivent, offrandes de corps couchés
    pensées se souviennent (extrait)

    #littéraTube​​ #VidéoEcriture​​ #poésie​​

    micro journal 446-2025.07.28

  • le possible des mots.

    l’enfant
    flaques aux pieds
    corps et nuages à l’envers
    dévorés
    .
    la peur
    .
    tout fait semblant (extrait)

    #littéraTube​​ #VidéoEcriture​​ #poésie​​

    micro journal 445-2025.07.19

  • mon corps cherche la mer.

    à ce stade de la nuit
    mon lit — terre aquatique
    les draps se soulèvent
    comme vagues tièdes
    ça s’installe dans les creux
    le bas du ventre
    la peau molle (extrait)

    #littéraTube​​ #VidéoEcriture​​ #poésie​​

    micro journal 444-2025.07.14

  • comme un courant d’air entre les omoplates.

    on était tenus — entiers
    peut-être
    forme close intacte
    puis on s’est blessé un jour
    d’un souffle d’un rien
    un fil cassé dans la couture du réel
    et la trame se défait (extrait)

    littéraTube​​ #VidéoEcriture​​ #poésie​​

    micro journal 443-2025.07.05

  • juin 2025 | carnet

    Torrents d’eau dans les escaliers du métro parisien pendant que je regarde un film sur la fin du monde.

    Les mots de Trump. Comment faire encore confiance aux langues ?

    Partout, nos têtes baissées. Plus d’empreintes que de doigts – emprise d’écran. Visions courtes, rétrécies Oreilles pleines, tous azimuts.

    Nos irritations à la moindre contrariété. S’agacer par réflexe ou par fatigue ?

    Des lèvres remuent, voix de peu.

    Des phrases me reviennent. Elles se répètent, m’empêchent de penser.

    Les couloirs du métro caricaturent le mouvement. Illusion de traverser ensemble.

    Devant les amis, devant les inconnus, je suis touchée, concernée mais autre. L’isolement. Même.

    Pour quelques minutes d’attente, on le sort. Moi je prends mon bic, ma riposte. Même obsession, même geste – seul l’objet se déplace.

    Écrire ne tait pas le silence, il l’évide, le retourne. L’autre silence afflue. Semblable à cet indéfini qui circule entre rêve et sommeil.

    Bic, carnet et couleurs. Mon écriture à la main, peut-être elle, unique. À l’écran, des lettres identiques, tapées par nos différences.

    Aucune certitude de singularité, il ne suffit pas d’une graphie personnelle pour créer une voix.

    Appel à sosies, mais pour l’écriture (forme et fond – deux appels).

    Se relire ressasser : retrouver l’humilité.

    On fixe les numéros affichés, persuadés de les aider à se précipiter jusqu’au chiffre attendu. Désintérêt aussitôt après.

    Des papillons sur la couverture du carnet ? Des étoiles sur mon autre. Je me souhaite peut-être, envol et éclat.

    Nouvelles tendances en communication : décaler l’attention. Sur une pub pour les lunettes, la femme affiche une énorme glace contre ses lèvres, un cornet. Plus loin, un mannequin aux dents si blanches, si bien plantées, que la belle semble se tromper de message en vantant une crème solaire.

    La danse, le rire… le corps a cette liberté totale. Au malaise, on jugerait ridicule cet être joyeux et sans contrainte.

    Groupes d’enfants dans le métro. Les bras des animateurs ne contiennent pas le désordre. Quai comme cours de récré transposée.

    Certains cheveux donnent envie de caresser les têtes. Il suffirait de peu. Je m’en empêche évidemment. Si proche, je pourrais.

    Elle répète : Villejuif, Villejuif… Se le répète. Déçue ou contente ? Je retiens la question.

    Une dame et son petit-fils grandi. Ce n’est plus l’enfant, une nouvelle langue se cherche entre eux.

    Ma première parole du jour, non désolée. Désolée de quoi ? Ma réponse précède les voix.

    Devant moi dans la rue, un homme, une canne. De sa main gauche, il touche sa fesse pour soutenir la marche.

    Au comptoir d’une salle d’attente comme seule en scène : Je n’aime pas les chats. C’est comme ça. Je déteste les animaux. Oui, tous. Moi, c’est les humains que j’aime. Ses collègues rient. Languette à la main, nous attendons d’être appelés.

    Au réveil, paupière supérieure meurtrie. Petite rougeur mais le corps entier abattu. Comme si le rien de la lésion entraînait à terre toute vitalité. Et ce corps grand-maître achève l’élan. Apathie en diapason.

  • grammaire de l’absence.

    chtaktellak
    اشتقتلك
    je suis en manque de toi
    ta voix le sait
    je l’écoute encore (extrait)

    littéraTube​​ #VidéoEcriture​​ #poésie​​

    micro journal 442-2025.06.28

  • comme cousus au sol.

    je ne suis pas en danger
    j’ai un drap
    jusqu’au visage

    ce n’est pas le tonnerre
    ce n’est pas l’orage
    mêmes déflagrations s’abattent
    nous avons appris à distinguer :
    ciel ou guerre, d’autres foudres (extrait)

    littéraTube​​ #VidéoEcriture​​ #poésie​​

    micro journal 441-2025.06.21

  • ton corps et ses mots bas.

    …ni pensée ni silence
    des voix sans seuil
    ça s’entend de nuit,
    quand les mères se taisent
    les voix passent sur toi, en toi
    on ne te veut pas de mal
    on ne te parle pas
    tu entends les odeurs de leurs étreintes
    sueurs frottées
    l’odeur comme bruit s’accroche (extrait)

    #littéraTube​​ #VidéoEcriture​​ #poésie​​

    micro journal 440-2025.06.15

  • Lettres d’hivernage IV

    Joie d’être publiée avec plusieurs textes et photos, dans le quatrième numéro de « Lettres d’hivernage », revue éditée par La Kainfristanaise. Merci à Stève-Wilifrid Mounguengui à Sarah Combelles et à tous les poètes réunis…

    Revue à retrouver sur Lettres d’hivernage numéro 4 – Poésies des opprimés

  • mémoire froide.

    elle pose des post-its partout
    pour ne pas oublier la vie
    quand elle — tellement oubliée
    sur le miroir :
    réalité en cours de rechargement
    dans le frigo : mémoire froide, à surveiller (extrait)

    littéraTube​​ #VidéoEcriture​​ #poésie​​

    micro journal 439-2025.06.06

  • écrire debout.

    « écrire debout », ma contribution à une proposition de Remue Net .
    Texte inspiré par une photo de Patrick Chatelier.

    À lire sur remue.net

    https://remue.net/gracia-bejjani-ecrire-debout

  • derrière les choses de ce monde.

    le temps ne répare pas
    je renonce à sa fatigue
    pour un souffle
    cet instant où l’amour apaise
    l’enfin certitude d’aimer
    de tenir la douleur (extrait)

    littéraTube​​ #VidéoEcriture​​ #poésie​​

    micro journal 438-2025.05.25

  • terre carnivore.

    Nous, je voyais. Je nous voyais plus d’une. Nous. Et je pouvais ainsi traverser les sols invisibles. Poser nos pieds sans crainte d’être mangées par en dessous. Mâchées, recrachées plus loin. Terre carnivore sous son habit de feuilles. Quelque chose de mou sous les semelles. Il fallait se méfier de la douceur. (extrait)

    littéraTube​​ #VidéoEcriture​​ #poésie​​

    micro journal 437-2025.05.19

  • ne pas voir vieillir nos mains.

    quand les rochers
    comme végétaux sans saison
    leurs instants arrêtés
    si fixes que mobiles — autrement
    doux monstres
    comme au ciel, les nuages (extrait)

    littéraTube​​ #VidéoEcriture​​ #poésie​​

    micro journal 436-2025.05.11

  • notre attente orpheline.

    ils nous écoutent
    j’écoute, ils disent
    n’entendent que leurs pensées
    crânes pierreux aux grimaces fossiles
    on ne saura rien d’eux
    ils ne sauront rien de nos rythmes (extrait)

    littéraTube​​ #VidéoEcriture​​ #poésie​​

    micro journal 435-2025.05.03

  • puisqu’il le faut.

    #littéraTube​​ #VidéoEcriture​​ #poésie​​

    micro journal 434-2025.04.28

  • n’entends qu’à voix basse.

    je n’entends
    qu’à voix basse
    avec les yeux — entends
    revenir sous ma main
    mes disparus

    mon geste les retient
    je le sais
    bascule qui arrête et réveille
    d’autres cadences

    quand les morts disent
    l’inachevé (extrait)

    littéraTube​​ #VidéoEcriture​​ #poésie​​

    micro journal 433-2025.04.21

  • « Dire le Liban ».

    joie d’avoir contribué à « Dire le Liban », ouvrage collectif dont le lancement aura lieu le 26 avril, entre 17h et 20h, au Souk el Kotob (Liban)

    (ventes reversées à une organisation non gouvernementale internationale dont le nom sera dévoilé lors du lancement)

  • quand trop dire bégaie d’aplomb.

    𝒄𝒂𝒓𝒏𝒆𝒕 𝒅𝒆 𝒎𝒆́𝒕𝒓𝒐
    qui qui qui
    dis-moi qui qui
    sa voix de père sur le quai
    il marche vite
    yeux invisibles, penchés sur elle
    sa petite à côté
    ne répond pas
    par le silence échappe
    mitraille de qui dans la peau (extrait)

    littéraTube​​ #VidéoEcriture​​ #poésie​​

    micro journal 432-2025.04.12

  • zankha.

    J’ai toujours vu ma mère porter verres, assiettes, poêles près de son nez et vérifier. Les humer attentivement à plusieurs endroits. J’entends encore ce bruit saccadé de petit vent reniflé. Vu le haut de son crâne se pencher, ses cheveux bouclés comme animés par ses mots : j’ai l’impression que ça sent encore. Me tendre ensuite tasses, plats, couverts… attendant que je la rassure : ça va, ça ne sent plus l’œuf. Ma mère et ma grand-mère. Et les tantes, les voisines. Je les ai toujours vu vérifier les odeurs après la vaisselle. J’ai appris. Commencer par un rinçage à l’eau froide (l’eau chaude, j’ai appris, fixe les odeurs), ne pas frotter trop fort, puis bien savonner. Caresser la surface lavée lissée de l’assiette, comme pour réconforter sa peau. Ou la remercier du service rendu. Puis à nouveau renifler pour être certaine. Relaver à deux reprises pour ôter le moindre doute. L’eau de Javel parfois, comme recours ultime, assurance radicale de propreté. Aérer, toujours.

    Comme maman, sa mère, les tantes, les voisines… je me suis longtemps défiée de l’odeur des œufs. Elle a sa désignation, Zankha. C’est également l’odeur du poulet cru, du bœuf avant la cuisson, l’âcreté du poisson… Et le même rituel à chaque lavage. Des odeurs animales fortes, celle des œufs est plus insidieuse. Mais tout aussi tenace, désagréable. Au Liban et depuis mon enfance. J’ai regardé et intégré cette méfiance, envers l’œuf surtout.

    Un jour, je suis arrivée en France. Surprise par l’indifférence des amis face à la zankha. Il me semble que l’assiette garde une odeur d’œuf non ? Prendre sans le vouloir la voix maternelle, l’inquiétude familière de ma mère. L’étonnement des autres devant ma question. Et les réponses unanimes ici : la viande, le poisson, je veux bien, mais les œufs ? Un œuf, ça ne sent rien, à moins qu’il ne soit pourri. J’ai fini par abandonner le réflexe de confirmer auprès d’eux, j’ai conservé le sentiment d’une obsession qui résiste. Singulière. Comme coupée de leur réel.

    Un jour, j’ai cessé de sentir l’œuf sur la vaisselle. J’ouvrais désormais le frigo sans rien remarquer. Aucune alerte, aucun geste de vérification. Comme de ne plus percevoir une couleur. Affronter un silence olfactif qui aurait terrifié maman. J’ai compris avoir assimilé la France. C’est comme l’âge qui nous vient sans progression, un jour on se sait vieilli sans l’avoir vu arriver. J’ignore comment j’ai perdu cette perception. Je ne me suis pas vue renoncer à ces actions de contrôle. Les viandes animales ont gardé leur marque olfactive, les œufs sont devenus comme inoffensifs, neutres. Et cette perte de vigilance, c’est comme d’avoir égaré un pan de langue maternelle qui me reliait à nous. Je vérifie autrement, teste auprès d’amies restées au Liban, restées fidèles à ce sens particulier : l’œuf cru pue, même frais. Ça tombe, l’écho catégorique du passé qui perdure sur place.

    Aujourd’hui cette odeur s’agrippe à un mot. Une texture. Zankha. Un mot sans besoin d’adjectif. Sa sonorité musculaire, ses syllabes accrochent les souvenirs. Pour ne pas perdre cette odeur, pour ne pas me perdre dans son absence, il me faut la fixer autrement. Et comme tous mots, sa présence est saveur en bouche. Je ne la sens pas, mais elle est incorporée. Dans ma salive peut-être, sous ma peau, dans la rime du geste de ma mère. Zankha, il me suffit de désigner et la parole déroulera la suite. Ce mot manquant à d’autres langues, ce mot sans équivalent, est le réel qu’il me permet de toucher. Je ne me souviens pas de l’odeur, mais des corps autour. Et de l’importance des odeurs dans les cuisines libanaises. J’ai ainsi appris ; lire la date de péremption avec le nez. Un pot de labneh ouvert : renifle et tu sauras s’il a tourné ou si tu peux en manger.

    Je revois ma mère, doigts aux ongles vernis, ses doigts délicats et travailleurs pinçant ses narines. L’odeur s’est incrustée, c’est terrible. Sa voix aujourd’hui encore, le froncement de ses sourcils. La puissance d’une odeur. Aujourd’hui cette odeur s’est changée en mémoire. En tristesse. À travers ce manque, ma mère aussi.

  • langue dupe et ta grimace.

    arrêt
    le mot se tient comme un miroir
    surface polie, avare
    un mot debout
    juste et précis, on s’en félicite
    mais il ne dit pas
    ta voix, un son — quand tu dis
    on arrête (extrait)

    littéraTube​​ #VidéoEcriture​​ #poésie​​

    micro journal 431-2025.04.06