
je souris à la chienne qui me regarde
longtemps
je souris beaucoup et j’attends
pas de sourire en retour
le taxi fait le signe de croix, s’en remet à Dieu
lui fait davantage confiance
qu’à sa main qui a lâché le volant
je me tais autrement dans ma langue
entendu sur un trottoir, au seuil d’une porte :
c’est mon mari qui me les envoie, il adorait les oiseaux
il est décédé, il m’envoie ces plumes
pour ça que je ne nettoie pas, je les garde
canne à la main, elle traverse au rouge
droit devant, déterminée
indifférente à la rue, aux voitures que son pas arrête
elle poursuit, n’accélère pas
la gamine a un sac de dames
cuir dur, bleu clair, boucle dorée et rigide devant
de courtes lanières l’enchaînent à ses mains ainsi prises
et sa mère, un sac à dos
entendu dans le métro :
je ne fais rien valider, moi
je publie ce que je veux quand je veux
je suis un électron libre, moi
linge sec l’espace d’une soirée, malgré le froid
au Liban, il faut plusieurs jours
l’humidité, me dit-on, comme si je n’étais pas d’ici
je n’ai pas vécu toute la guerre
que les dix premières années
elle parle très fort comme protégée
par l’opacité de sa langue étrangère au métro
après deux stations, je cesse de l’entendre
yeux bercés par le rythme de sa bouche
me retenir de serrer la mère d’une amie dans mes bras
ça ne se fait pas en France, je la connais à peine
je ne me distrais pas, je m’anesthésie
le métro comme chapelle
et nos mains jointes aux écrans
quelqu’un s’autorise à rire
un doute persiste
il y aurait un Liban collectif auquel je n’appartiens pas
le « leur » sans partage
je sais mon pays singulier, comme tout lien
je me retiens d’argumenter
entendu dans la rue :
ça ne sert à rien les enfants
fouette-moi je suis une mauvaise mère
le vieux gravit l’escalier
comme s’il marchait sur une terre plate
dos courbé, aérien
sur son sac en coton blanc, une phrase :
le monde entier est un théâtre
je fais des listes
je ne fais pas, j’écris
trois listes par jour
le sentiment de rattraper trois vies
la liberté totale serait folie, il me répond
tu peins encore ?
je ne sais pas répondre
je ne sais pas si peindre est le mot
je tiens la porte à quelqu’un
je découvre qu’il peine à marcher
nous voilà tous deux obligés
on attend du réel qu’il confirme l’idée
c’est comme avancer en marche arrière
le téléphone sonne
je regarde longtemps le nom comme pour le corriger
je risque de vivre si tu reviens
ma façon de pleurer a changé
du pluriel à une larme ou deux
comprendre par hasard :
l’intériorité surtout
ses zigzags avec l’ordinaire
la forme, un passage
je m’entends remercier la porte automatique
de s’être ouverte
la langue à reculons
je perds les mots
il me reste leur justesse
ses lèvres comme repassées au fer chaud
gonflées et plates à la fois
on a envie de les réconforter
mais comment on peut faire une bêtise pareille ?
dit la petite fille
une voix de bébé
et des mots qui débordent de son âge
il me demande ce que j’ai fait de ma journée
je lui raconte ce que j’avais prévu
je veux seulement respirer, on peut ?
je le dis au mur
on s’articule aux choses
on les pense moins vulnérables que nos pieds
parce que j’ai vu, je m’autorise
c’est aussi ça la matière
de la poussière qui prend son temps
le changement d’heure déforme surtout la lumière
je suis visitée quand je dors
je me trouve alors seule
(photos Tripoli, Liban)
