juin 2026 | carnet


je cherche le mot en libanais
me le repasse en français
soupèse les mots d’une langue à l’autre
comme cailloux dans la main

toutes les heures au moins
vérifier la météo
comme s’il s’agissait d’une opinion
ou d’un caprice passager

ma mère a beaucoup aimé, me dit-il
quelle mère
la sienne ou l’absence de la mienne
quelle Sobhiyé aurait lue maman ?

écrire à la main
pour le bruit que ça fait
pour ce même bruit, trop écrire
comme trop manger
trop taire

rencontre autour de mon roman
la dame me dit
vous parlez bien français, je vous félicite
ce n’est pas simple de maîtriser comme ça le français
ce n’est pas votre langue maternelle après tout

j’écris en français vous savez
oui mais tout de même
vous parlez très bien notre langue

je la remercie
pour ne pas rire dans la mienne de langue

la jeune fille en face écrit
carnet à carreaux, à spirales
doigts serrés sur le bic
mes yeux essaient
renoncent
ma myopie est bien élevée

moments de vie arrêtée
adolescente, nos abris sous terre
puis les murs du Covid
les canicules, nouvel enfermement
à chaque fois, réapprendre à m’arrêter
m’entraîner ainsi à mourir

paranoïa quand le choix est possible

confiance invraisemblable dans le hasard
ce talent qu’a la vie
de composer avec sa vitesse

ils me regardent encore
présence épaisse
leurs paroles qui savent
gravité du grotesque

définir « pathétique »
le pitoyable mis en scène

faut-il que je respire
pour mieux me taire
me rassasier de vents

je ne me tais pas assez

épuiser l’émotion
pour un début de silence

me taire à la hauteur de mon silence

pour avoir dit la vie de près
les rumeurs me reviennent
chuchotis de doigts

je ne sais pas délimiter ta mort
l’incertaine
quelque chose s’est transformé, tu continues
l’évidence, la hantise
ton anniversaire tous les ans
piège ta présence

le sommeil, labyrinthe ordonné
confusion de matière
je m’y perds

pas facile de lire une amie
je te cherche partout dans le roman

mais d’être lue par les amis ?
même pudeur

dehors, des mers sans nuance
plongeons d’enfance
au mouvement de rimes anciennes

l’oubli, absolu
que cesse la peur d’oublier.