Immense merci à Frédérick Casadesus pour sa lecture de Sobhiyé – Corps de femmes (Accro Éditions), parue dans Réforme le 21 mai (n°4138).
Heureuse de partager avec vous ces mots qui font vivre Sobhiyé. ![]()
LE FEUILLETON DES LIVRES
Des femmes et des mots
Le langage en elle est virtuose. Il danse à la ligne, caresse, enveloppe, et soudain pique à vif. Ne vous l’envoie pas dire. Gracia Bejjani, de nationalité française, a vécu sa prime jeunesse au Liban, son pays natal.
Poétesse, écrivaine – on aimerait écrire femme des lettres –, elle publie Sobhiyé, premier roman dont le sous-titre sonne à merveille : Corps de femmes. On en comprend le message : quand l’extériorité n’est que violence, armes de mort et destruction, l’intériorité de la parole, des sentiments, des regards est la seule source de vie. Des femmes se réunissent et conversent, à l’écart, pour mieux parler. Telle est la tradition libanaise de la sobhiyé, rencontre aussi libre que possible des points de vue. « Les filles écoutent les femmes parler des femmes. Elles les écoutent parler d’elles. » Initiation de la narratrice et de ses amies devant les mères, les tantes, les voisines. On y trouve de l’amour et de l’humour, du corrosif et des élans de colère. Et c’est ainsi qu’on touche à l’universel, dans un mouvement bien connu qui mène le microscopique à l’infini de l’univers. D’un récit qui tient du mobile, aussi solide sur ses fondations que vulnérable parce qu’il est tourné vers le ciel, on se chagrine de décrire les beautés ; ne risque-t-on pas de les abîmer ? Même le choix d’un passage est risqué. Lançons-nous malgré tout. « Tante Aline est démesurée en tout. Son corps excède les cent kilos, dans des robes à fleurs bigarrées. Orange, carmin, violet… Elle s’habille par superposition de vêtements et de couleurs, pour ne pas avoir à hésiter. Et flamboie de mille feux dans ces improvisations audacieuses. Ses sabots, comme des claquettes qui donnent le rythme. Et rechargent le sang d’énergie tellurique. Déflagration, conflagration, cataclysme. » Un peu plus loin, ceci : « Les couvre-feux creusent les journées. Interrompus, sortis du quotidien, sans mouvement continu, sans linéarité. Nos gestes ordinaires désormais aléatoires. » Une fenêtre sur les mots. (À suivre…)
Frédérick Casadesus
Réforme le 21 mai (n°4138)
