zankha.

J’ai toujours vu ma mère porter verres, assiettes, poêles près de son nez et vérifier. Les humer attentivement à plusieurs endroits. J’entends encore ce bruit saccadé de petit vent reniflé. Vu le haut de son crâne se pencher, ses cheveux bouclés comme animés par ses mots : j’ai l’impression que ça sent encore. Me tendre ensuite tasses, plats, couverts… attendant que je la rassure : ça va, ça ne sent plus l’œuf. Ma mère et ma grand-mère. Et les tantes, les voisines. Je les ai toujours vu vérifier les odeurs après la vaisselle. J’ai appris. Commencer par un rinçage à l’eau froide (l’eau chaude, j’ai appris, fixe les odeurs), ne pas frotter trop fort, puis bien savonner. Caresser la surface lavée lissée de l’assiette, comme pour réconforter sa peau. Ou la remercier du service rendu. Puis à nouveau renifler pour être certaine. Relaver à deux reprises pour ôter le moindre doute. L’eau de Javel parfois, comme recours ultime, assurance radicale de propreté. Aérer, toujours.

Comme maman, sa mère, les tantes, les voisines… je me suis longtemps défiée de l’odeur des œufs. Elle a sa désignation, Zankha. C’est également l’odeur du poulet cru, du bœuf avant la cuisson, l’âcreté du poisson… Et le même rituel à chaque lavage. Des odeurs animales fortes, celle des œufs est plus insidieuse. Mais tout aussi tenace, désagréable. Au Liban et depuis mon enfance. J’ai regardé et intégré cette méfiance, envers l’œuf surtout.

Un jour, je suis arrivée en France. Surprise par l’indifférence des amis face à la zankha. Il me semble que l’assiette garde une odeur d’œuf non ? Prendre sans le vouloir la voix maternelle, l’inquiétude familière de ma mère. L’étonnement des autres devant ma question. Et les réponses unanimes ici : la viande, le poisson, je veux bien, mais les œufs ? Un œuf, ça ne sent rien, à moins qu’il ne soit pourri. J’ai fini par abandonner le réflexe de confirmer auprès d’eux, j’ai conservé le sentiment d’une obsession qui résiste. Singulière. Comme coupée de leur réel.

Un jour, j’ai cessé de sentir l’œuf sur la vaisselle. J’ouvrais désormais le frigo sans rien remarquer. Aucune alerte, aucun geste de vérification. Comme de ne plus percevoir une couleur. Affronter un silence olfactif qui aurait terrifié maman. J’ai compris avoir assimilé la France. C’est comme l’âge qui nous vient sans progression, un jour on se sait vieilli sans l’avoir vu arriver. J’ignore comment j’ai perdu cette perception. Je ne me suis pas vue renoncer à ces actions de contrôle. Les viandes animales ont gardé leur marque olfactive, les œufs sont devenus comme inoffensifs, neutres. Et cette perte de vigilance, c’est comme d’avoir égaré un pan de langue maternelle qui me reliait à nous. Je vérifie autrement, teste auprès d’amies restées au Liban, restées fidèles à ce sens particulier : l’œuf cru pue, même frais. Ça tombe, l’écho catégorique du passé qui perdure sur place.

Aujourd’hui cette odeur s’agrippe à un mot. Une texture. Zankha. Un mot sans besoin d’adjectif. Sa sonorité musculaire, ses syllabes accrochent les souvenirs. Pour ne pas perdre cette odeur, pour ne pas me perdre dans son absence, il me faut la fixer autrement. Et comme tous mots, sa présence est saveur en bouche. Je ne la sens pas, mais elle est incorporée. Dans ma salive peut-être, sous ma peau, dans la rime du geste de ma mère. Zankha, il me suffit de désigner et la parole déroulera la suite. Ce mot manquant à d’autres langues, ce mot sans équivalent, est le réel qu’il me permet de toucher. Je ne me souviens pas de l’odeur, mais des corps autour. Et de l’importance des odeurs dans les cuisines libanaises. J’ai ainsi appris ; lire la date de péremption avec le nez. Un pot de labneh ouvert : renifle et tu sauras s’il a tourné ou si tu peux en manger.

Je revois ma mère, doigts aux ongles vernis, ses doigts délicats et travailleurs pinçant ses narines. L’odeur s’est incrustée, c’est terrible. Sa voix aujourd’hui encore, le froncement de ses sourcils. La puissance d’une odeur. Aujourd’hui cette odeur s’est changée en mémoire. En tristesse. À travers ce manque, ma mère aussi.