mai 2026 | carnet


la fête des mères était double
calendrier comme fracture
au Liban le 21 mars
en France le 31 mai
aujourd’hui sans elle
une troisième date
une autre mère

certains mots de langue maternelle
n’ont pas de voisins ici
je ne les traduis pas
je les range sous d’autres phrases
les exile dans mes marges

un livre prêté, jamais rendu
comme ce qui nous liait
à présent introuvable

aussitôt aveugle – instinct de paupières
ma peur d’exploser si je vois
mourir de voir, d’assister immobile
toute image est bombe, à répétition
mon pays dedans, nous
les yeux me murent
je ne peux pas regarder
je nous porte vies, en me détournant

« ce n’est pas la vraie vie
tout le monde le sait
que ce n’est pas la vraie vie »
la voix dans le métro
qui sait sans savoir

l’humeur précède
mauvaise
et la journée mord à ses talons

on me demande si tu me manques
non, c’est autre chose
l’absolu du silence relatif

« j’y perdrais le peu d’amis que j’ai » écrit Clarice Lispector
à la perspective d’arrêter d’écrire (Correspondances)

mon angoisse à chaque jour sans écrire
puis son oubli
je crains moins le silence que cet oubli

elle a la voix de son visage
plissée, rentrée
une voix traversée de rire
sa peau sans lèvres

pour taire les réseaux, me taire
mêmes pensées intrusives

tu dénonces
mais ta vie
jours de sottes revanches

je ne dis pas le cri
il me vocalise

braqués de certitudes communes
ils commentent

la marge comme chemin
j’y reviens
petits pas, arrêtés parfois

l’indécence du ressassement
puis la patience
amorce qui ne prévient pas

ma peau miroir
je rejette d’un sourire replié

réflexes de mains
me protègent de leurs visages
toujours trop près

l’a priori fait regard
par hasard, à la surface
on accumule des phrases

elle dit à son téléphone
« il ne comprend pas ce que je vis »
le dit au wagon
ce confident qui comprend

relu
la syntaxe est la mienne
mais le rythme est un fantôme
qui était-ce
qui connaissait si bien les mots avant moi ?

ils se tiennent par le bout des doigts
ne se lâchent pas
discrets et visibles
un aveu derrière des joues de biais

c’est le soir des couples jeunes
les jeunes à deux
corps côte à côte
visages perdus à terre
et non-dit

une photo pour dessiner sa bouche fermée
les pommettes rouges de froid ou d’acné
lui comme gamin attend

on ne fait pas que regarder son téléphone
certaines se liment les ongles
d’autres se caressent les sourcils
doigts en mouvements ronds
le métro soupire nos gestes
occupés à exister

plus tard le tiroir
plus tard le tri
plus tard ce que j’ai à dire
à qui
les plus tard s’installent

le froid est visible ce soir
dans la cour vide de l’immeuble

écrit-on les mêmes mots
quand l’encre change de couleur ?

parfois mes rêves me conseillent
« redresse-toi
évite de te pencher vers eux »
et le réveil poursuit cette voix impersonnelle

ciel au réveil comme premier visage lu