Nous n’avons pas grandi. Le temps n’est pas. L’avenir passait déjà quand nous étions hier. Nous y sommes encore. À chaque image qui reflue. À chaque son qui s’abat. Un vieux sursaut : chercher l’abri. J’ai gardé l’âge des premières fois. La sidération. Et ces mots que l’on supplie d’être vrais, pour que l’illusion tienne. L’abri n’était qu’un appartement en sous-sol. Un espace se rêvant demeure – on avait appris à compter les étages entre sol et ciel, le poids du béton sur les paupières. Ainsi fut notre jeunesse, sans autre toit que la langue.
Il ne suffit pas de baptiser un lieu « abri » pour qu’il se mure et protège. Je me raccroche à la parole, comme à une seconde peau – alors qu’elle n’est qu’une haleine. On écrit pour qu’une phrase juste retienne le plafond. Pour que le langage force le destin. Que l’abri soit abri. Que la vie soit vie. L’écriture pour nouer le réel à l’humain. Le transfigurer à notre échelle, les pieds au sol. Le langage échoue. Pas lentement – d’un coup. Du plomb dans la gorge, un froid dans le ventre. Envie de courir, juste courir.
L’inconcevable est toujours là. Il ne suffit pas de grandir, nous sommes restés ces enfants aux aguets du monde. Contre l’épaisseur de l’incompréhensible, nos mains nues. Cette cruauté. Alors on écoute à nouveau. On regarde. On sait lire désormais, réfléchir, convoquer les souvenirs. On nous jette de quoi comprendre : géopolitique, hégémonie, coalitions. Des mots de fer froid. Nous voilà démunis comme à dix ans. Naïfs comme à douze. Révoltés comme à quinze. Nous n’avons pas grandi, à peine avons-nous traversé le séisme. Tout a failli : la matière, le symbole, l’esprit.
Que faire de cette indignité – l’impuissance de nos mains. Mains de vieillesse et d’enfance mêlées, qui ne savent plus que se serrer ou s’agripper au bras ami. Et la tentation de capituler, engourdis par les mêmes litanies, jamais abandonnées : la hantise d’un jour perdre terre et pays. Envahis, massacrés. Et personne ne viendra. Comme chaque fois, comme avant. La tête le pense, le martèle, mais le sang se cabre. Un réflexe animal souverain, qui interdit de voir cette fin. Quelque chose en moi calcule. Les issues. Le bruit. La distance. Je ne le décide pas, ça se fait. C’est ancien. C’est immédiat. Ce refus de disparaître. La mort laisse une trace. L’effacement est une nuit sans os.
Certains prient. Nous n’avons jamais cessé de prier, parfois sans la religion. Une foi brute dans la parole, une liturgie. Prière, poème, chant : seul le cri s’obstine à croire qu’une sorte de Dieu finira par nous sauver. Ou peut-être un dernier texte. Ce sera toujours le même – les mêmes déjà écrits qui hantent, cherchant la justesse des mots. Les mots justes n’existent pas. L’impunité, si. Écrire est cette profanation nécessaire du vacarme d’un monde dément. On gratte les portes fermées avec ce qu’il reste d’ongles. Ce qui reste d’enfance. On écrit.
nous n’avons pas grandi