j’ai raté l’avion
confondu partir et arriver
Beyrouth, Paris en un seul horaire, ramassés
c’est qui ton pays me demande petit frère
j’ai raté l’avion, ici on nomme les tempêtes
prénoms de femmes, ça humanise le chaos
sommes-nous aussi des tempêtes contre la nature déchaînés
à bout de bras, le téléphone débite ordinaires horreurs
éclats de partout, mitraillette d’opacité
Beyrouth, le monde dans ma paume coffrés
univers à l’étroit, ça se calcule en pouces
et mes yeux regardent la vie
comme enfant, bestioles en sa main ramassées
mirage de distraction pour farder les drames, les disperser sous chair
et la faute, la faute qui colle, cristallise l’impuissance des sourires
nuit et la nuit c’est seulement nuit
Paris-nuit Beyrouth-nuit en un même espace recueillis, sur nuit dépliés
et les trous de l’obscurité ne sont pas lumières
mais balbutiements dans le silence des langues
c’est qui ton pays
la question a du retard, l’exil s’est déporté
tu es qui de qui part, de qui arrive, de qui est, et ce qui en reste, et qui tu es, qui
la nuit, pays est mon pays et les questions sont usées
j’ai raté l’avion en un instant d’absence
le geste est absurde, comme fragilité d’homme
comme smartphone, entre nos doigts
ce soir sa surface lisse rayonne de désastres
ça crachote les nouvelles par rafales
ça s’acharne à exterminer la joie, la petite joie idiote, joie-vie
et j’ai misère humaine, plein la bouche
friabilité d’être, ras-le-nez
un avion manqué, mais la terre surtout
et l’aplomb, perdu.

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https://graciabejjani.fr/2019/01/12/aplomb-perdu/