mars guerrier
et comme d’emblée
le Liban
j’écris en français
avec l’arabe en moi
– pays à l’os
si tu tombes tu me fais tomber
a dit la dame à la main de la petite
l’a dit en riant
vents et odeurs
matin d’herbes coupées
la langue promet
vous prenez tout au premier degré
on voudrait hâter
nos secrets d’enfant
je perds l’équilibre
tenue aux bords
entre grâce et poing
symptômes collatéraux
d’une guerre de loin :
vue brouillée, envie de vomir
et fatigue, mots aveugles
souffle ras
dormir sauf la nuit
là-bas, le chaos fait ses dents
elle mange les chips avec les deux mains
comme on tient un volant
elle les tourne entre doigts et bouche
hochements de tête – ce rythme
parler distribue parfois
les bons points
je cherche leurs yeux
je n’ai que paupières et fronts
et doigts
par la fenêtre du train
je quitte à reculons
comme empêchée
plus d’enfants que d’adultes
besoin de leurs agitations
ce désordre sonore
parc et mercredi
elle dort l’iPhone à la main
comme un livre aux pages collées
l’écran à ses rêves fermés
et de nouveau
les escaliers sous mes pieds
détalent
comme des apparitions
reels partout
quand le réel résiste
le bruit de l’ascenseur
les battants s’élancent et butent
horizon bloqué à hauteur de genoux
une heure durant
me bercer d’histoires
c’est ici, partout
pays de langues aphones
douleur chronique
à l’heure des nouvelles
elle a plus de bagues que de doigts
ses mains animées
nuit
à quoi se raccrochent
mes dents ferrailles ?
pour toi ce n’est pas pareil
ce n’est pas le même Liban
tu ne peux pas comprendre
me dit l’amie
tout est prétexte à nous distraire de la vie
le pouce par exemple
vider les lieux disent-ils
comme on vide un poisson
arracher le seuil à la chaussure
laissez la clé sur la serrure du monde
fuyez vos murs disent-ils
nous les rendons poussière
on appelle ça évacuer
alors que c’est la terre qu’on déloge
quittez vos corps
c’est légitime disent-ils
« te dire que je pense à toi dès que je jette un œil sur l’actualité et que je préférerais ne pas penser à toi dans ces conditions-là, vraiment pas (…) Alors, lire et écrire, au moins parce que c’est comme ça que je préfère penser à toi. » Juliette.
